{"id":427,"date":"2021-04-29T21:25:46","date_gmt":"2021-04-29T19:25:46","guid":{"rendered":"https:\/\/editionsavicenne.wordpress.com\/?p=427"},"modified":"2021-08-26T09:58:36","modified_gmt":"2021-08-26T07:58:36","slug":"la-fabrication-de-la-legende-de-shahrbanu-princesse-sassanide-et-mere-de-ali-b-al-husayn","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/?p=427","title":{"rendered":"La fabrication de la l\u00e9gende de Shahrbanu : esclave sassanide et m\u00e8re de &lsquo;Ali b. al-Husayn"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/editionsavicenne.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/192406112250bvte8ata7q.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-687\" src=\"https:\/\/editionsavicenne.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/192406112250bvte8ata7q.jpg\" alt=\"\" width=\"348\" height=\"174\" srcset=\"https:\/\/editionsavicenne.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/192406112250bvte8ata7q.jpg 800w, https:\/\/editionsavicenne.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/192406112250bvte8ata7q-300x150.jpg 300w, https:\/\/editionsavicenne.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/192406112250bvte8ata7q-768x384.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 348px) 100vw, 348px\" \/><\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: right;\">Source : Comptes rendus des s\u00e9ances de l&rsquo;Acad\u00e9mie des Inscriptions et Belles-Lettres Ann\u00e9e 2002 146-1 pp. 255-285<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>R\u00e9sum\u00e9 de l&rsquo;article :<\/strong> Pour les shiites ainsi que pour une bonne partie des sunnites, le troisi\u00e8me imam al-Husayn b. Ali b. Abi Talib (tu\u00e9 \u00e0 Karbala en 61\/680) \u00e9pousa, entre autres, la fille de Yazdagird III, dernier empereur sassanide, fille dont le nom le plus populaire est Shahrbanu (litt. \u00ab Dame du Pays \u00bb, i.e. pays d&rsquo;Iran). Celle-ci, toujours selon la tradition, donna naissance \u00e0 &lsquo;Ali b. al-Husayn Zayn al-&lsquo;Abidin (m. 92\/711 ou 95\/714), le quatri\u00e8me imam shiite. Par cons\u00e9quent, la lign\u00e9e des imams, du quatri\u00e8me au douzi\u00e8me et dernier, serait sa prog\u00e9niture. Ainsi, \u00e0 l&rsquo;instar de Fatima ou de Zaynab, elle est une des saintes les plus v\u00e9n\u00e9r\u00e9es de l&rsquo;islam shiite. La figure de Shahrbanu, princesse sassanide et m\u00e8re des imams, semble particuli\u00e8rement importante dans les rapports qui lient le shiisme imamite \u00e0 l&rsquo;Iran pr\u00e9islamique. La pr\u00e9sente \u00e9tude tente d&rsquo;examiner la gen\u00e8se, le d\u00e9veloppement et les implications des traditions centr\u00e9es sur cette figure ind\u00e9niablement l\u00e9gendaire et cependant d&rsquo;une importance capitale dans le shiisme iranien <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<hr \/>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>1. L&rsquo;\u00e9laboration de la l\u00e9gende de Shahrbanu<\/strong><\/span><\/p>\n<p>Ibn Sa&rsquo;d (m. 230\/844-45) est sans doute l&rsquo;un des plus anciens auteurs \u00e0 mentionner la m\u00e8re de l&rsquo;imam Zayn al-&lsquo;Abidin. Cependant, chez lui, aucune mention n&rsquo;est faite sur une quelconque appartenance de cette m\u00e8re \u00e0 la famille royale iranienne : \u00ab &#8230; Sa m\u00e8re \u00e9tait une esclave (de son p\u00e8re ; <em>umm walad<\/em>) d\u00e9nomm\u00e9e <em>Ghazala<\/em> qui, apr\u00e8s (la mort d&rsquo;)al-Husayn devint l&rsquo;\u00e9pouse de Zuyayd <em>mawla<\/em> de ce dernier et donna naissance \u00e0 &lsquo;Abdallah b. Zuyayd qui est donc le fr\u00e8re ut\u00e9rin de &lsquo;Ali b. al-Husayn \u2026 \u00bb.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, Ibn Qutayba (m. 276\/889) reprend dans ses <strong><em>Ma&rsquo;arif<\/em><\/strong> les m\u00eames informations en les compl\u00e9tant quelque peu : \u00ab &#8230; Quant \u00e0 &lsquo;Ali b. al-Husayn (dit) al-Asghar, al-Husayn n&rsquo;a de descendance que par lui. On rapporte que sa m\u00e8re \u00e9tait originaire de Sind (Sindiyya ; donc probablement une esclave provenant de cette r\u00e9gion) appel\u00e9e <em>Sulafa<\/em> ou encore <em>Ghazala<\/em> qui apr\u00e8s (la mort d&rsquo;)al-Husayn devint l&rsquo;\u00e9pouse de Zubayd (et non Zuyayd comme chez Ibn Sa&rsquo;d) <em>mawla<\/em> de ce dernier et donna naissance \u00e0 &lsquo;Abdallah b. Zubayd, qui est donc le fr\u00e8re ut\u00e9rin de &lsquo;Ali b. al-Husayn &#8230; \u00bb.<\/p>\n<p>Toujours aucune mention de la famille royale sassanide. De m\u00eame, la quasi-totalit\u00e9 des auteurs d&rsquo;\u00abHistoires\u00bb et des historiographes anciens et moins anciens qui ont racont\u00e9, souvent avec un souci de d\u00e9tails \u00e9tonnant, l&rsquo;invasion de l&rsquo;Iran et le destin du dernier souverain sassanide et de sa famille, n&rsquo;en disent rien eux non plus.<\/p>\n<p>Dans un rapport d\u00fb \u00e0 &lsquo;Ali b. Muhammad al-Mada&rsquo;ini, sa source iranienne bien inform\u00e9e, al-Tabari (m. 310\/923) \u00e9crit que, vers l&rsquo;an 31\/650-51, lors de la conqu\u00eate de Nisabur, &lsquo;Abdallah b. &lsquo;Amir b. Kurayz captura deux filles de la famille de Kisra, ayant pour noms Babunaj (= Babuna\/ Banuya ?) et \u1e6cHMIJ ou \u1e6cMHIJ (= Tahminaj &gt; Tahmina ?). Selon une autre version, l&rsquo;histoire a eu lieu lors de la prise de Sarakhs et le c\u00e9l\u00e8bre conqu\u00e9rant arabe offrit une des filles \u00e0 un certain al-Nushajan (je reviendrai sur ce nom) alors que l&rsquo;autre mourut.<\/p>\n<p>Le grand historiographe ne dit nulle part qu&rsquo;il s&rsquo;agissait des filles du roi iranien, ni qu&rsquo;elles ont eu un quelconque rapport avec les imams alides. M\u00eame constat en ce qui concerne des sources aussi diff\u00e9rentes et des auteurs aussi \u00e9loign\u00e9s l&rsquo;un de l&rsquo;autre que le <strong><em>Kitab al-kharaj<\/em><\/strong> du juge hanafite Abu Yusuf (m. 182\/798) et le <strong><em>Shah-Nameh<\/em><\/strong> du po\u00e8te pro-shiite Ferdowsi (m. 410\/1019) qui s&rsquo;int\u00e9ressent tous deux, pour des raisons fort diverses \u00e9videmment, au sort du dernier roi de l&rsquo;Iran sassanide et de ses descendants.<\/p>\n<p>Un des tout premiers textes mettant en rapport une fille du dernier empereur sassanide avec les imams semble \u00eatre le <strong><em>Kitab al-akhbar al-tiwal<\/em><\/strong> d&rsquo;Abu Hanifa al-Dinawari (m. circa 282\/894-95).<\/p>\n<p>Selon celui-ci, sous le califat de &lsquo;Ali, lors de la prise de Nisabur, Khulayd b. Ka&rsquo;s, le gouverneur fra\u00eechement nomm\u00e9 du Khurasan se rend compte qu&rsquo;une des filles de Kisra, arriv\u00e9e de Kabul, a pris la t\u00eate d&rsquo;une r\u00e9volte contre les musulmans. Il combat les insurg\u00e9s, capture la princesse et l&rsquo;envoie aupr\u00e8s de &lsquo;Ali qui demande \u00e0 celle-ci si elle veut \u00e9pouser son fils al-Hasan. La fille r\u00e9pond avec fiert\u00e9 qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9pousera pas quelqu&rsquo;un qui ob\u00e9it \u00e0 un autre (i.e. le fils qui ob\u00e9it au p\u00e8re) mais qu&rsquo;elle est pr\u00eate \u00e0 \u00e9pouser le calife lui-m\u00eame. &lsquo;Ali r\u00e9pond qu&rsquo;il est trop vieux et \u00e9num\u00e8re les vertus de son fils a\u00een\u00e9, mais la princesse reste imperturbable.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment, un noble iranien, un <em>dihqan<\/em> de l&rsquo;Iraq nomm\u00e9 Narsi, se porte candidat pour \u00e9pouser la fille, mais &lsquo;Ali affranchit celle-ci, lui laissant la libert\u00e9 de choisir elle-m\u00eame son \u00e9poux et de circuler librement. Comme on le verra par la suite, la complicit\u00e9 entre &lsquo;Ali et la princesse ainsi que la fiert\u00e9, signe de noblesse, et la libert\u00e9 de celle-ci vont occuper une place centrale dans les versions shiites du r\u00e9cit.<\/p>\n<p>C&rsquo;est bien d\u00e8s ce 3<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle de l&rsquo;h\u00e9gire, probablement \u00e0 partir de la seconde moiti\u00e9, que les rapports concernant l&rsquo;\u00e9pouse sassanide de l&rsquo;imam al-Husayn vont se multiplier.<\/p>\n<p>Contemporain d&rsquo;al-Dinawari, le philologue Muhammad b. Yazid al-Mubarrad (m. 286\/900) est peut-\u00eatre le plus ancien, et sans doute le seul auteur non-shiite \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e0 rapporter une tradition dans ce sens au cours de son <strong><em>al-Kamil fi l-lugha<\/em><\/strong>, en soulignant avec insistance la noblesse de la femme : \u00ab La m\u00e8re de &lsquo;Ali b. al-Husayn \u00e9tait <em>Sulafa<\/em>, fille de Yazdajird (le roi), de noble ascendance, une des femmes \u00e9lues (de par la noblesse de sa race) \u00bb.<\/p>\n<p>(\u00c0 ce sujet) on raconte qu&rsquo;on demanda \u00e0 &lsquo;Ali b. al-Husayn : \u00ab Tu es un des hommes des plus bons (envers tes parents) et pourtant tu ne manges jamais avec ta m\u00e8re dans une m\u00eame assiette. \u00bb II r\u00e9pondit : \u00ab Je ne souhaite pas que ma main aille vers quelque chose que ses yeux ont d\u00e9j\u00e0 choisi, de peur de contrecarrer son d\u00e9sir. \u00bb<\/p>\n<p>On disait \u00e0 son sujet (i.e. au sujet de &lsquo;Ali b. al-Husayn) qu&rsquo;il est le fils des deux \u00e9lus (<em>ibn al-khiyaratayn<\/em>), car selon le dit de l&rsquo;Envoy\u00e9 de Dieu : \u00ab Dieu poss\u00e8de parmi ses serviteurs deux \u00e9lus ; Son \u00e9lu parmi les Arabes c&rsquo;est Quraysh et Son \u00e9lu parmi les non-arabes (<em>al-&lsquo;ajam<\/em>) ce sont les Perses \u00bb.<\/p>\n<p>Exactement contemporains d&rsquo;al-Mubarrad, plusieurs auteurs shiites font de m\u00eame.<\/p>\n<p>Le chroniqueur Ahmad b. Abi Ya&rsquo;qub al-Ya&rsquo;qubi (m. 292\/904) ainsi que les deux h\u00e9r\u00e9siographes Sa&rsquo;d b. &lsquo;Abdallah al-Ash&rsquo;ari et al-Hasan b. Musa al-Nawbakhti (tous deux m. vers 300\/912-13) se contentent de faire une rapide allusion au fait que la femme en question \u00e9tait la fille du dernier souverain sassanide. \u00c0 partir de cette \u00e9poque, ce sont surtout les auteurs imamites qui vont prendre le relais.<\/p>\n<p>D&rsquo;abord, dans ses <strong><em>Basa&rsquo;ir al-darajat<\/em><\/strong>, al-Saffar al-Qummi (m. 290\/902-903) rapporte, peut-\u00eatre pour la premi\u00e8re fois, une version amplifi\u00e9e du rapport qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre cit\u00e9e dans sa totalit\u00e9.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;un hadith remontant au cinqui\u00e8me imam Abu Ja&rsquo;far Muhammad al-Baqir (m. vers 119\/737) : \u00ab Lorsqu&rsquo;on a voulu emmener la fille de Yazdajird chez (le calife) &lsquo;Umar (b. al-Khattab), elle vint \u00e0 M\u00e9dine ; les jeunes filles mont\u00e8rent sur une hauteur (pour la voir) et la mosqu\u00e9e (o\u00f9 si\u00e9geait &lsquo;Umar) fut illumin\u00e9e par l&rsquo;\u00e9clat de sa face. Lorsqu&rsquo;elle vit &lsquo;Umar \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la mosqu\u00e9e, elle se couvrit le visage et soupira : \u00ab Que soit victorieux Hormoz \u00bb ([i.e. Ahura Mazda ?] = la victoire revient \u00e0 Dieu ?). &lsquo;Umar se mit en col\u00e8re et dit : \u00ab Elle est en train de m&rsquo;insulter. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment-l\u00e0, le Commandeur des croyants (&lsquo;Ali b. Abi Talib) intervint et dit \u00e0 &lsquo;Umar : \u00ab Ne te m\u00eale pas de \u00e7a et laisse-la ! Qu&rsquo;elle se choisisse un homme parmi les musulmans et celui-ci te paiera son prix (\u00e0 elle, puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une esclave) \u00e0 partir du butin qu&rsquo;il a eu. \u00bb &lsquo;Umar dit alors \u00e0 la fille : \u00ab Choisis ! \u00bb Elle s&rsquo;avan\u00e7a et posa sa main sur la t\u00eate d&rsquo;al-Husayn b. &lsquo;Ali.<\/p>\n<p>Le Commandeur des croyants lui demanda : \u00ab Quel est ton nom ? \u00bb \u00ab Jahan Shah (en persan : souverain du monde) \u00bb r\u00e9pondit-elle. Et \u00e0 &lsquo;Ali d&rsquo;ajouter : \u00ab Shahr Banuya aussi (en persan : Dame du Pays). \u00bb<\/p>\n<p>II se tourna ensuite vers al-Husayn et lui dit : \u00ab Abu &lsquo;Abdallah (<em>kunya<\/em> d&rsquo;al-Husayn) ! Elle donnera naissance, pour toi, \u00e0 un gar\u00e7on qui sera le meilleur des habitants de la terre (i.e. un imam en la personne de &lsquo;Ali b. al-Husayn Zayn al-&lsquo;Abidin) \u00bb.<\/p>\n<p>\u00c0 ce stade, l&rsquo;\u00e9laboration de la tradition semble d\u00e9j\u00e0 en bonne voie et, comme on le verra plus tard, elle conna\u00eetra d&rsquo;autres d\u00e9veloppements. Plusieurs \u00e9l\u00e9ments du rapport d&rsquo;al-Saffar sont remarquables : tout comme chez al-Mubarrad, et peut-\u00eatre m\u00eame encore plus, l&rsquo;iranit\u00e9 et la royaut\u00e9 sont magnifi\u00e9es. Pour la premi\u00e8re fois, para\u00eet-il, le persan est utilis\u00e9 dans le texte. Bien que la phrase soit trop courte, la prose semble ancienne, \u00e9ventuellement calqu\u00e9e sur les expressions employ\u00e9es par les prisonniers de guerre iraniens.<\/p>\n<p>Si ma compr\u00e9hension de la phrase est bonne, sa raison d&rsquo;\u00eatre serait l&rsquo;insistance sur la pi\u00e9t\u00e9, voire le monoth\u00e9isme de la princesse, et s\u00fbrement pas sa foi mazd\u00e9enne (les versions plus tardives de la tradition nous montreront m\u00eame une princesse convertie \u00e0 l&rsquo;islam). L&rsquo;intervention de &lsquo;Ali est bien entendu ce qu&rsquo;il y a de plus significatif. Gr\u00e2ce \u00e0 sa science des secrets et de l&rsquo;avenir, &lsquo;Ali conna\u00eet bien entendu la princesse et le destin qui l&rsquo;attend. La protection de la princesse et la parfaite complicit\u00e9 avec elle, le fait qu&rsquo;il parle sa langue (d&rsquo;o\u00f9 la pr\u00e9sence de ce hadith au sein de ce chapitre particulier) et qu&rsquo;il insiste sur la noblesse de son rang (c&rsquo;est \u00e0 elle de choisir son mari), sa r\u00e9action violente \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de &lsquo;Umar, lui faisant clairement comprendre qu&rsquo;il n&rsquo;est pas \u00e0 la hauteur de la situation et qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement qui le d\u00e9passe largement, la pr\u00e9diction de la naissance d&rsquo;un futur imam. Tout ceci justifie pleinement la mention de la Lumi\u00e8re de Gloire royale que v\u00e9hicule la princesse et le fait que cette Lumi\u00e8re puisse m\u00eame illuminer la mosqu\u00e9e du Proph\u00e8te \u00e0 M\u00e9dine o\u00f9 si\u00e8ge le calife des musulmans.<\/p>\n<p>Cette donn\u00e9e trouve toute sa port\u00e9e lorsque l&rsquo;on sait l&rsquo;importance centrale de la notion de Lumi\u00e8re dans l&rsquo;imamisme o\u00f9, tr\u00e8s rapidement dit, le <em>nur al-walaya<\/em>, v\u00e9hicul\u00e9 par le liquide s\u00e9minal et v\u00e9hiculant la science initiatique et le charisme, se transmet d&rsquo;imam \u00e0 imam.<\/p>\n<p>Ainsi, \u00e0 partir de &lsquo;Ali Zayn al-&lsquo;Abidin, les imams seront les porteurs d&rsquo;une double Lumi\u00e8res : la Lumi\u00e8re de la <em>walaya<\/em>, h\u00e9rit\u00e9e de &lsquo;Ali et de Fatima (et donc de Muhammad) et la Lumi\u00e8re de Gloire des anciens rois d&rsquo;Iran, transmise par Shahrbanu. Enfin, le texte d&rsquo;al-Saffar est, \u00e0 ma connaissance, le premier o\u00f9 la princesse sassanide est appel\u00e9e par ce dernier nom (sous la forme de Shahr Banuya).<\/p>\n<p>Dans son <strong><em>al-Kafi<\/em><\/strong>, Muhammad b. Ya&rsquo;qub al-Kulayni (m. 329\/940) appelle la princesse <em>Salama<\/em> (certainement une d\u00e9formation de <em>Sulafa<\/em>) et rapporte la m\u00eame tradition qu&rsquo;al-Saffar avec quelques diff\u00e9rences mineures. Il termine son rapport avec un vers qu&rsquo;il attribue au c\u00e9l\u00e8bre po\u00e8te alide de Basra (Bassorah) Abu al-Aswad al-Du&rsquo;ali (m. 69\/688) et qu&rsquo;il dit \u00eatre au sujet de l&rsquo;imam &lsquo;Ali b. al-Husayn : \u00ab Le gar\u00e7on qui relie (i.e. qui descend en m\u00eame temps de) Kisra et Hashim \/ est le plus noble parmi ceux qui portent l&rsquo;amulette (contre le mauvais \u0153il) \u00bb<\/p>\n<p>Une autre source contemporaine, <strong><em>Ithbat al-wasiyya<\/em><\/strong> attribu\u00e9 \u00e0 al-Mas&rsquo;udi (m. 345-6\/956-7), rapporte un r\u00e9cit comportant quelques \u00e9l\u00e9ments nouveaux. Selon ce rapport, deux des filles de Yazdagird sont captur\u00e9es et r\u00e9duites en esclavage sous &lsquo;Umar. Celui-ci s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 les vendre. &lsquo;Ali intervient alors, d\u00e9clare que les filles des rois ne se vendent pas sur la place du march\u00e9 et demande \u00e0 une femme parmi les auxiliaires m\u00e9dinois de montrer les deux filles, pour mariage, aux hommes nobles parmi les \u00e9migrants mecquois et les auxiliaires. Les deux premiers hommes \u00e0 les voir sont les deux fils de &lsquo;Ali, al-Hasan qui \u00e9pouse Shahrbanu et al-Husayn qui \u00e9pouse Jahanshah. &lsquo;Ali dit alors \u00e0 ce dernier de bien veiller sur sa femme car elle donnera naissance \u00e0 un imam.<\/p>\n<p>Bien que ce rapport tente d&rsquo;\u00e9tablir un \u00e9quilibre entre les deux fils de &lsquo;Ali, renfor\u00e7ant par l\u00e0-m\u00eame encore plus les liens entre les descendants des rois d&rsquo;Iran et les imams shiites, n\u00e9anmoins la phrase finale souligne le fait que l&rsquo;imamat continue bien dans la lign\u00e9e husaynide. Le rapport ajoute ensuite que la m\u00e8re de &lsquo;Ali b. al-Husayn mourut pendant l&rsquo;accouchement \u00e0 M\u00e9dine. Celui-ci fut confi\u00e9 \u00e0 une nourrice qui l&rsquo;allaita et l&rsquo;\u00e9duqua. Il appelait cette derni\u00e8re \u00ab M\u00e8re \u00bb ; or, une fois adulte, il la donna en mariage \u00e0 son client.<\/p>\n<p>Les Omeyyades (i.e. ses adversaires) disaient qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait ainsi couvert d&rsquo;opprobre et de d\u00e9shonneur. Ibn Qutayba avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit que &lsquo;Ali b. al-Husayn avait donn\u00e9 sa m\u00e8re (et non sa nourrice appel\u00e9e \u00ab m\u00e8re \u00bb) en mariage au <em>mawla<\/em> de son p\u00e8re al-Husayn et qu&rsquo;il avait \u00e9pous\u00e9 lui-m\u00eame une esclave qu&rsquo;il avait affranchie \u00e0 cette occasion. Il s&rsquo;\u00e9tait ainsi attir\u00e9 les railleries de l&rsquo;Omeyyade &lsquo;Abd al-Malik.<\/p>\n<p>Cet \u00e9pisode va prendre chez l&rsquo;auteur suivant, le c\u00e9l\u00e8bre Ibn Babuya al-Saduq (m. 381\/991), une tournure \u00e9nigmatique qui a peut-\u00eatre une importance particuli\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans ses<strong><em> &lsquo;Uyun akhbar al-Rida<\/em><\/strong>, al-Saduq rapporte une tradition remontant au huiti\u00e8me imam, &lsquo;Ali b. Musa al-Rida (m. 203\/818), o\u00f9 celui-ci, se trouvant au Khurasan en tant qu&rsquo;h\u00e9ritier d&rsquo;al-Ma&rsquo;mun, dit \u00e0 l&rsquo;Iranien Sahl b. al-Qasim al-Nushajani : \u00ab Entre nous (les imams) et vous (les Iraniens ? la famille Nushajani ?) il existe un lien de parent\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Devant l&rsquo;\u00e9tonnement m\u00eal\u00e9 de curiosit\u00e9 de son interlocuteur, al-Rida r\u00e9pond que le conqu\u00e9rant du Khurasan, &lsquo;Abdallah b. &lsquo;Amir b. Kurayz captura deux filles de Yazdajird et les envoya aupr\u00e8s du calife &lsquo;Uthman b. &lsquo;Affan (l&rsquo;histoire, qui se veut plus conforme aux \u00e9v\u00e9nements historiques, ne se passe plus pendant la prise d&rsquo;al-Mada&rsquo;in et le califat de &lsquo;Umar, mais pendant celui de &lsquo;Uthman et la conqu\u00eate du Khurasan o\u00f9 le dernier empereur sassanide et sa famille avaient trouv\u00e9 refuge).<\/p>\n<p>Les deux filles furent donn\u00e9es \u00e0 al-Hasan et al-Husayn. Elles moururent toutes deux pendant un accouchement. L&rsquo;\u00e9pouse d&rsquo;al-Husayn mourut en donnant naissance \u00e0 &lsquo;Ali b. al-Husayn. Le r\u00e9cit se poursuit avec l&rsquo;\u00e9pisode de la nourrice. Celle-ci \u00e9tait une esclave d&rsquo;al-Husayn et le petit &lsquo;Ali ne connut d&rsquo;autre \u00ab m\u00e8re \u00bb qu&rsquo;elle et les gens l&rsquo;appelaient la \u00ab m\u00e8re \u00bb de &lsquo;Ali b. al-Husayn. Comme on le verra tout de suite, \u00ab les gens \u00bb ici sont synonymes des adversaires de l&rsquo;imam, c&rsquo;est-\u00e0-dire les Omeyyades des r\u00e9cits d&rsquo;Ibn Qutayba et du (pseudo- ?) al-Mas&rsquo;udi. \u00c0 cet endroit du r\u00e9cit intervient une phrase \u00e9nigmatique qui peut avoir deux lectures diff\u00e9rentes selon qu&rsquo;on lise le verbe <em>zawwaja<\/em> \u00e0 l&rsquo;actif ou au passif :<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Et les gens pr\u00e9tendirent qu&rsquo;il (i.e. &lsquo;Ali b. al-Husayn) donna en mariage sa &lsquo;m\u00e8re&rsquo; \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Et les gens pr\u00e9tendirent qu&rsquo;il \u00e9pousa sa &lsquo;m\u00e8re&rsquo; \u00bb<\/p>\n<p>Il est vrai que la premi\u00e8re lecture, \u00e0 l&rsquo;actif, est plus plausible et plus conforme aux versions d\u00e9j\u00e0 rapport\u00e9es par Ibn Qutayba et (pseudo- ?) al-Mas&rsquo;udi. Cependant, on peut se demander pourquoi ici le compl\u00e9ment du verbe n&rsquo;est pas indiqu\u00e9 : \u00e0 qui &lsquo;Ali donna sa \u00ab m\u00e8re \u00bb en mariage ?<\/p>\n<p>Le verbe <em>zawwaja<\/em> \u00e0 l&rsquo;actif, dans le sens de \u00ab marier une femme \u00bb, s&#8217;emploie presque toujours avec l&rsquo;accusatif direct de la femme et avec <em>min<\/em> ou <em>bi-<\/em> de l&rsquo;homme. Ici, nous avons seulement <em>zawwaja ummahu<\/em>. Ce qui pose l&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9 de la lecture au passif (<em>zuwwija<\/em> au passif est synonyme de la cinqui\u00e8me forme <em>tazawwaja<\/em>), d&rsquo;autant plus que le texte ajoute tout de suite <em>ma&rsquo;adh allah<\/em>, \u00ab \u00e0 Dieu ne plaise \u00bb, comme pour marquer l&rsquo;ignominie d&rsquo;une telle assertion, \u00e0 savoir \u00e9pouser sa propre m\u00e8re (alors que la premi\u00e8re lecture n&rsquo;est pas aussi scandaleuse que cela !) <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>La question se pose l\u00e9gitimement : alors que les traditions rapport\u00e9es par Ibn Qutayba et (pseudo- ?) al-Mas&rsquo;udi sont claires, y compris sur le plan syntaxique, pourquoi la tradition rapport\u00e9e par Ibn Babuya maintient, sans doute d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 qui s\u00e8me une certaine confusion dans les esprits ?<\/p>\n<p>J&rsquo;\u00e9mettrai une hypoth\u00e8se qui est peut-\u00eatre audacieuse mais me semble plausible dans le cadre pr\u00e9cis de cette tradition sur laquelle je reviendrai encore plus loin. Puisque le r\u00e9cit cherche \u00e0 lier la descendance des rois de l&rsquo;Iran pr\u00e9islamique aux imams shiites, on peut raisonnablement penser que les auditeurs et\/ou lecteurs sensibles \u00e0 ce fait percevaient dans l&rsquo;\u00e9pisode du mariage de la \u00ab m\u00e8re \u00bb un rapprochement avec la notion de <em>xw\u00ebt\u00f4das<\/em>\/<em>xw\u00ebd\u00f4dah<\/em>, le \u00ab mariage incestueux \u00bb des rois, des pr\u00eatres et des nobles de l&rsquo;Iran ancien.<\/p>\n<p>Les musulmans avaient entendu parler, tr\u00e8s superficiellement il est vrai, de cette pratique et les lettr\u00e9s, surtout les partisans de l&rsquo;arabit\u00e9, ne rataient pas une occasion pour la rappeler afin de souligner la d\u00e9cadence et la corruption de la culture iranienne ant\u00e9islamique.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, notre tradition semble viser deux objectifs : d&rsquo;abord, aux yeux des musulmans en g\u00e9n\u00e9ral et plus particuli\u00e8rement les shiites, laver les Iraniens des anciens temps de cette accusation qui n&rsquo;est en fait due qu&rsquo;aux m\u00e9disances et calomnies d&rsquo;adversaires malveillants (tout comme la rumeur fabriqu\u00e9e par les Omeyyades au sujet du quatri\u00e8me imam).<\/p>\n<p>Le \u00ab mariage incestueux \u00bb n&rsquo;est en fait que m\u00e9taphore et symbole tout comme l&rsquo;appellation \u00ab m\u00e8re \u00bb de la nourrice est m\u00e9taphorique. Ensuite, aux yeux des Iraniens convertis, ou sur le point de l&rsquo;\u00eatre, en l&rsquo;occurrence au shiisme imamite, pr\u00e9senter le quatri\u00e8me imam comme celui qui a perp\u00e9tu\u00e9 une pratique symbolique hautement estim\u00e9e puisque, selon la croyance iranienne la plus antique, le fils issu d&rsquo;un <em>xw\u00ebt\u00f4das<\/em>\/<em>xw\u00ebd\u00f4dah<\/em> est le plus digne \u00e0 devenir soit un pr\u00eatre, soit un roi, autrement dit le plus apte \u00e0 d\u00e9tenir les pouvoirs spirituel et\/ou temporel, c&rsquo;est-\u00e0-dire en langage shiite, un imam par excellence. J&rsquo;aurai \u00e0 revenir plus longuement sur la tradition rapport\u00e9e par al-Saduq et ce que j&rsquo;en dirai, en temps utile, corroborera encore plus, il me semble, ce qui vient d&rsquo;\u00eatre dit.<\/p>\n<p>Le disciple d&rsquo;Ibn Babuya al-Saduq, al-Shaykh al-Mufid (m. 413\/1022) introduit encore quelques variantes dans la trame du r\u00e9cit. Dans son <strong><em>al-Irshad<\/em><\/strong>, il mentionne tr\u00e8s rapidement que &lsquo;Ali b. al-Husayn al-Akbar (et non plus al-Asghar) avait pour m\u00e8re Shah-i Zanan, fille de Kisra Yazdajird (et plus loin Yazdajird b. Shahriyar b. Kisra).<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire se passe apparemment ici pendant le califat de &lsquo;Ali qui, gr\u00e2ce \u00e0 son agent Hurayth b. Jabir al-Hanafi, envoy\u00e9 en Orient (<em>mashriq<\/em>, souvent synonyme du Khurasan), re\u00e7oit les deux filles de l&#8217;empereur iranien. Il va offrir la premi\u00e8re, Shah-i Zanan \u00e0 son fils al-Husayn qui aura, gr\u00e2ce \u00e0 elle, Zayn al-&lsquo;Abidin et la seconde (elle n&rsquo;est pas nomm\u00e9e) \u00e0 son partisan Muhammad b. Abi Bakr (le fils du premier calife) qui, par elle, aura son fils al-Qasim.<\/p>\n<p>\u00c0 ma connaissance, la version tr\u00e8s courte d&rsquo;al-Mufid, introduisant Muhammad b. Abi Bakr dans l&rsquo;histoire, est sans pr\u00e9c\u00e9dent. Lorsqu&rsquo;on pense \u00e0 la nature de son \u0153uvre (mis \u00e0 part peut-\u00eatre son <strong><em>Kitab al-ikhtisas<\/em><\/strong>) et sa position dans la Bagdad bouyyide, on peut supposer qu&rsquo;il cherchait peut-\u00eatre par l\u00e0 \u00e0 rapprocher les shiites et les sunnites. Sans pr\u00e9c\u00e9dent, sa version semble \u00eatre rest\u00e9e sans lendemain aussi.<\/p>\n<p>Par contre son contemporain iranien, Abu Ja&rsquo;far al-Tabari al-Saghir, dit Ibn Rustam (5<sup>\u00e8me<\/sup>\/11<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle), va rapporter dans ses <strong><em>Dala&rsquo;il al-imama<\/em><\/strong>, une des versions les plus longues et les plus int\u00e9ressantes de la tradition de Shahrbanu.<\/p>\n<p>Je vais r\u00e9sumer ici ce rapport : lorsque les captifs persans arriv\u00e8rent \u00e0 M\u00e9dine, &lsquo;Umar voulut les vendre comme esclaves. &lsquo;Ali prit la d\u00e9fense des Iraniens avec beaucoup de vigueur et, en se r\u00e9f\u00e9rant aux dits du Proph\u00e8te, insista sur leur noblesse et la puret\u00e9 de leurs intentions, tout en d\u00e9clarant qu&rsquo;il est pr\u00e9vu qu&rsquo;il ait une descendance par eux. Sur ce, il affranchit les esclaves qui lui revenaient. Les Banu Hashim ainsi que les plus nobles parmi les Arabes musulmans firent de m\u00eame en offrant leurs parts \u00e0 &lsquo;Ali. &lsquo;Umar, contrari\u00e9, se vit oblig\u00e9 de faire de m\u00eame. &lsquo;Ali d\u00e9clara ensuite que les femmes persanes, ainsi affranchies, avaient \u00e0 choisir elles-m\u00eames, si elles le d\u00e9siraient, leurs maris. C&rsquo;est ainsi que Shahrbanuya bint Kisra put choisir al-Husayn pour \u00e9poux et &lsquo;Ali pour \u00ab parrain \u00bb (<em>wali<\/em>). Une partie importante du r\u00e9cit concerne le dialogue en persan, m\u00eal\u00e9 d&rsquo;arabe, entre &lsquo;Ali et la princesse :<\/p>\n<p>-&lsquo;Ali : Comment t&rsquo;appelles-tu ?<\/p>\n<p>-La princesse : \u00ab Shah-i Zanan \u00bb ; (persan) Souveraine (litt\u00e9ralement : Roi) des femmes.<\/p>\n<p>-&lsquo;Ali : Non ! Personne n&rsquo;est \u00ab Souveraine des femmes \u00bb si ce n&rsquo;est la fille de Muhammad (i.e. Fatima) qui est Sayyida (al-)nisa&rsquo; (que l&rsquo;on peut traduire aussi par \u00ab souveraine des femmes \u00bb). Tu es Shahrbanuya et ta s\u0153ur est Morvarid, fille de Kisra.<\/p>\n<p>-La princesse : Oui.<\/p>\n<p>(\u2026) Par ailleurs, pour la premi\u00e8re fois un parall\u00e9lisme est \u00e9tabli entre Shahrbanu et Fatima. Ce point est d&rsquo;autant plus frappant que le nom m\u00eame de Shah-i Zanan para\u00eet correspondre \u00e0 quelques surnoms c\u00e9l\u00e8bres de Fatima : \u00ab Sayyidat al-nisa&rsquo; \u00bb, \u00ab Sayyidat nisa&rsquo; al-&lsquo;alamin \u00bb, \u00ab Sayyidat al-niswan \u00bb, \u00ab Sayyidat nisa&rsquo; al-dunya wa al-akhira \u00bb, etc.. Bien que le parall\u00e8le soit \u00e9videmment valorisant pour Shahrbanu, il s&rsquo;agissait en m\u00eame temps de souligner la sup\u00e9riorit\u00e9 de Fatima.<\/p>\n<p>Pendant ce m\u00eame 5<sup>\u00e8me<\/sup>\/11<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, le prince ziyaride probablement sunnite &lsquo;Unsur al-Ma&rsquo;ali Kay Kawus b. Iskandar rapporte lui aussi une belle version de l&rsquo;histoire dans son <strong><em>Qabus-Nameh<\/em><\/strong>, un des chefs-d&rsquo;\u0153uvre de la prose persane m\u00e9di\u00e9vale. La princesse captive, appel\u00e9e ici Shahrbanu, est sur le point d&rsquo;\u00eatre vendue par le calife &lsquo;Umar. Arrive alors &lsquo;Ali qui dissuade ce dernier en citant un hadith proph\u00e9tique selon lequel \u00ab les prog\u00e9nitures des rois ne se vendent ni ne s&rsquo;ach\u00e8tent \u00bb.<\/p>\n<p>Shahrbanu est ensuite emmen\u00e9e respectueusement chez Salman le Perse, grande figure du shiisme imamite. Assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce dernier, elle d\u00e9clare alors que c&rsquo;est \u00e0 elle de choisir son \u00e9poux. Elle reconna\u00eet la noblesse de &lsquo;Umar mais le trouve trop \u00e2g\u00e9. Au sujet de &lsquo;Ali elle proclame : \u00ab Il est fort noble et me convient mais dans l&rsquo;autre monde j&rsquo;aurai honte de Fatima Zahra ; je ne le veux donc pas. \u00bb Al-Hasan b. &lsquo;Ali est \u00e9galement jug\u00e9 digne mais la princesse dit qu&rsquo;il a d\u00e9j\u00e0 plusieurs \u00e9pouses. Enfin al-Husayn est choisi, \u00e0 cause de sa noblesse bien s\u00fbr, mais aussi parce qu&rsquo;il est puceau et que Shahrbanu est pucelle car \u00ab \u00e0 fille vierge, dit-elle, ne convient qu&rsquo;\u00e9poux vierge \u00bb.<\/p>\n<p>Au si\u00e8cle suivant, Ibn Shahrashub al-Mazandarani (m. 588\/1192) consignera dans ses <strong><em>Manaqib<\/em><\/strong> la tradition rapport\u00e9e par al-Shaykh al-Mufid et surtout celle d&rsquo;Ibn Rustam al-Tabari al-Saghir qu&rsquo;il reproduira dans une version aux variantes significatives.<\/p>\n<p>D&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, la version d&rsquo;Ibn Shahrashub r\u00e9sume le texte des <strong><em>Dala&rsquo;il al-imama<\/em><\/strong> ou la source de celles-ci. Ce qui tend \u00e0 montrer d&rsquo;ailleurs, s&rsquo;il en \u00e9tait encore besoin, que de nombreuses versions de l&rsquo;histoire de Shahrbanu \u00e9taient simultan\u00e9ment en circulation dans les milieux imamites. Le dialogue en persan m\u00e9lang\u00e9 d&rsquo;arabe est supprim\u00e9. Par contre une plus grande insistance semble \u00eatre mise sur la sagesse et la noblesse de tout le peuple iranien (\u00ab les Persans sont des sages et des nobles \u00bb), ainsi que sur la Lumi\u00e8re d&rsquo;al-Husayn (\u00ab lumi\u00e8re aurorale et \u00e9toile scintillante \u00bb.<\/p>\n<p>Ailleurs, Ibn Shahrashub fournit par fragments d&rsquo;autres informations au sujet de Shahrbanu : elle est la m\u00e8re de l&rsquo;imam &lsquo;Ali al-Asghar Zayn al-&lsquo;Abidin. Elle \u00e9tait pr\u00e9sente \u00e0 Karbala&rsquo; et apr\u00e8s le massacre d&rsquo;al-Husayn et des siens, elle se jeta dans l&rsquo;Euphrate pour \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;humiliation de la captivit\u00e9 par Yazid et s&rsquo;y noya.<\/p>\n<p>Le po\u00e8me attribu\u00e9 \u00e0 Abu al-Aswad al-Du&rsquo;ali (voir supra la version d&rsquo;al-Kulayni) au sujet de l&rsquo;imam Zayn al-&lsquo;Abidin avec r\u00e9f\u00e9rence au hadith proph\u00e9tique sur Quraysh et les Persans comme les \u00ab Deux \u00e9lus de Dieu \u00bb (d&rsquo;apr\u00e8s le <strong><em>Rabi&rsquo; al-abrar<\/em><\/strong> d&rsquo;al-Zamakhshari). Enfin, un passage sur les diff\u00e9rentes appellations de la m\u00e8re du quatri\u00e8me imam : \u00ab Sa m\u00e8re \u00e9tait Shahrbanuya fille de Yazdajird b. Shahriyar al-Kisra ; on l&rsquo;a encore appel\u00e9e Shah-i Zanan, Jahan Banuya, Sulafa, Khawla ou encore Shah-i Zanan bint Shiruya b. Kisra Abarwiz ou encore Barra bint al-Nushajan (je reviendrai sur ce nom), mais le premier nom est (seulement ?) exact. Le Commandeur des croyants (&lsquo;Ali) l&rsquo;avait appel\u00e9e Maryam et on dit aussi Fatima. Elle portait le titre de Sayyidat al-nisa&rsquo;. \u00bb<\/p>\n<p>Deux courtes remarques sur cette liste : d&rsquo;abord, le parall\u00e9lisme avec Fatima s&rsquo;intensifie puisque Shahrbanu aurait port\u00e9 aussi bien le nom de Fatima, nom d\u00e9cern\u00e9 en plus par &lsquo;Ali en personne, que le titre glorieux de celle-ci : \u00ab Souveraine des femmes \u00bb. Ensuite, avec Barra bint al-Nushajan, c&rsquo;est la troisi\u00e8me fois que nous rencontrons le nom de Nushajan (voir supra les textes d&rsquo;al-Tabari et d&rsquo;Ibn Babuya). J&rsquo;y reviendrai plus longuement.<\/p>\n<p>\u00c0 la m\u00eame \u00e9poque, Qutb al-Din al-Rawandi (m. 573\/1177-1178) rapporte dans ses <strong><em>al-Khara&rsquo;ij<\/em><\/strong> ce qui para\u00eet \u00eatre la derni\u00e8re version significative en date de la tradition de Shahrbanu. Le savant iranien semble avoir cherch\u00e9 \u00e0 rapporter une version qui serait la synth\u00e8se de plusieurs autres (al-Saffar, al-Kulayni, Ibn Rustam al-Tabari al-Saghir etc.) en y ajoutant quelques informations suppl\u00e9mentaires.<\/p>\n<p>Selon cette tradition, qui remonte au cinqui\u00e8me imam, l&rsquo;histoire se passe sous le califat de &lsquo;Umar. La princesse arrive \u00e0 M\u00e9dine, nimb\u00e9e de lumi\u00e8re (la version d&rsquo;al-Saffar est quelque peu att\u00e9nu\u00e9e puisque ce n&rsquo;est plus la mosqu\u00e9e, <em>masj&rsquo;id<\/em>, o\u00f9 si\u00e8ge le calife qui est illumin\u00e9e par l&rsquo;\u00e9clat de la face de la jeune fille, mais le lieu o\u00f9 celui-ci si\u00e8ge, <em>majlis<\/em>). On y retrouve l&rsquo;exclamation de la princesse, la col\u00e8re du calife, l&rsquo;intervention de &lsquo;Ali, l&rsquo;affranchissement de la princesse et son choix d&rsquo;al-Husayn pour \u00e9poux. \u00c0 cet endroit, al-Rawandi rapporte un nouveau dialogue en persan, m\u00e9lang\u00e9 d&rsquo;arabe, entre &lsquo;Ali et la jeune fille :<\/p>\n<p>-&lsquo;Ali : Quel est ton nom, \u00f4 jeune fille ? C&rsquo;est-\u00e0-dire quel est ton nom, jeune fille ?<\/p>\n<p>-La princesse : Jahan Shah, \u00f4 seigneur !<\/p>\n<p>-&lsquo;Ali : \u00ab Shahrbanuya \u00bb (il semble qu&rsquo;il s&rsquo;agirait l\u00e0 d&rsquo;une question).<\/p>\n<p>-La princesse : Ma s\u0153ur (s&rsquo;appelle) Shahrbanuya. C&rsquo;est-\u00e0-dire celle-ci c&rsquo;est ma s\u0153ur.<\/p>\n<p>-&lsquo;Ali : Tu as dit la v\u00e9rit\u00e9. C&rsquo;est-\u00e0-dire tu as raison.<\/p>\n<p>Ensuite &lsquo;Ali s&rsquo;adresse \u00e0 al-Husayn et lui dit que sa nouvelle \u00e9pouse est \u00ab la M\u00e8re des L\u00e9gataires (i.e. les imams), celle de la descendance pure \u00bb.<\/p>\n<p>(\u2026) Al-Rawandi rapporte ensuite que la princesse mourut pendant l&rsquo;accouchement de &lsquo;Ali b. al-Husayn et enfin le \u00ab r\u00e9cit extraordinaire \u00bb de sa conversion \u00e0 l&rsquo;islam. D&rsquo;apr\u00e8s ce r\u00e9cit, avant l&rsquo;arriv\u00e9e de l&rsquo;arm\u00e9e musulmane, la princesse fit deux r\u00eaves. Lors du premier, elle vit le Proph\u00e8te Muhammad accompagn\u00e9e d&rsquo;al-Husayn arriver au palais de son p\u00e8re. Celui-ci la donna en mariage \u00e0 al-Husayn, apr\u00e8s une <em>khutba<\/em> prononc\u00e9e par le Proph\u00e8te. Dans le second r\u00eave, elle vit Fatima qui la convertit \u00e0 l&rsquo;islam et lui pr\u00e9dit l&rsquo;arriv\u00e9e des troupes musulmanes en ajoutant qu&rsquo;il ne lui arrivera aucun mal et qu&rsquo;elle est promise \u00e0 son fils al-Husayn.<\/p>\n<p>Les autres auteurs imamites ou non, jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours, ne feront que reproduire un ou plusieurs des rapports que l&rsquo;on vient d&rsquo;examiner. Du 3<sup>\u00e8me<\/sup>\/9<sup>\u00e8me<\/sup> au 6<sup>\u00e8me<\/sup>\/12<sup>\u00e8me <\/sup>si\u00e8cles, l&rsquo;histoire de Shahrbanu aurait atteint sa pl\u00e9nitude, tout au moins dans sa version litt\u00e9raire \u00e9crite. Comme on le verra, la version orale, v\u00e9hicul\u00e9e par les croyances populaires, a eu une \u00e9volution diff\u00e9rente.<\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>2. L&rsquo;origine et la datation de la l\u00e9gende<\/strong><\/span><\/p>\n<blockquote class=\"wp-block-quote\">\n<p style=\"font-size: 15px;\" align=\"justify\">La m\u00e8re de &lsquo;Ali b. al-Husayn Zayn al-&lsquo;Abidin, dit &lsquo;Ali al-Asghar, aurait \u00e9t\u00e9 une esclave orientale, originaire de Sind ou de Sijistan, selon les sources les plus anciennes, peut-\u00eatre donc iranienne effectivement, puisque les deux r\u00e9gions \u00e9taient des provinces de l&rsquo;Empire sassanide tardif. Al-Husayn b. &lsquo;Ali, son ma\u00eetre et ensuite son \u00e9poux, l&rsquo;aurait appel\u00e9e <em>Sulafa<\/em> et\/ou <em>Ghazala<\/em>. Une fois adulte, &lsquo;Ali al-Asghar l&rsquo;aurait affranchie et donn\u00e9e en mariage \u00e0 un \u00ab client \u00bb de son p\u00e8re.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p>Nous avons certainement l\u00e0 \u00e0 peu pr\u00e8s la totalit\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments probablement historiques sur elle.<\/p>\n<p>Or, \u00e0 partir du 3<sup>\u00e8me<\/sup>\/9<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, pour des raisons que l&rsquo;on va essayer d&rsquo;\u00e9lucider, de nombreux et insistants rapports vont \u00eatre mis en circulation, surtout dans les milieux imamites iraniens, selon lesquels la m\u00e8re de l&rsquo;imam Zayn al-&lsquo;Abidin \u00e9tait la fille de Yazdagird III, le dernier roi de l&rsquo;Iran sassanide.<\/p>\n<p>Juste avant l&rsquo;invasion arabe, beaucoup de nobles iraniens s&rsquo;\u00e9taient enfuis de la capitale al-Mada&rsquo;in\/Ct\u00e9siphon en emmenant leurs femmes, libres ou esclaves, leur fortune et leurs objets pr\u00e9cieux. Cependant beaucoup d&rsquo;autres Iraniennes, appartenant \u00e0 la noblesse, n&rsquo;ont pas eu cette opportunit\u00e9 et furent captur\u00e9es et r\u00e9duites en esclavage par les conqu\u00e9rants musulmans. Il est n\u00e9anmoins certain qu&rsquo;aucune d&rsquo;entre elles n&rsquo;appartenait \u00e0 la famille proche du roi.<\/p>\n<p>Dans sa monographie consacr\u00e9e aux Sassanides, M. J. Mashkur passe en revue les opinions de bon nombre d&rsquo;iranisants et d&rsquo;historiens de l&rsquo;Iran sassanide au sujet de la famille de Yazdagird III. J. Darmesteter, T. N\u00f6ldeke, B. Spuler ou encore A. Christensen font tous allusion \u00e0 l&rsquo;histoire shiite de Shahrbanu tout en soulignant son caract\u00e8re l\u00e9gendaire et tendancieux.<\/p>\n<p>C&rsquo;est que selon ces savants, qui se fondent surtout sur les sources historiographiques non shiites, la (ou les) femme(s) et les enfants de l&rsquo;Empereur avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9s de la capitale bien avant l&rsquo;invasion et ils ne furent pas captur\u00e9s. En plus, les sources provenant de la Chine des T\u2019ang et concernant la conqu\u00eate arabe de l&rsquo;Iran, elles ne disent rien, elles non plus, sur une captivit\u00e9 \u00e9ventuelle d&rsquo;un des membres de la famille de Yazdagird III.<\/p>\n<p>Certains \u00e9l\u00e9ments ponctuels des versions r\u00e9currentes de la l\u00e9gende de Shahrbanu semblent avoir vu le jour en r\u00e9action \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de quelques faits historiques. Il n&rsquo;est pas impossible par exemple que l&rsquo;association d&rsquo;une noble iranienne d\u00e9nomm\u00e9e <em>Ghazala<\/em>, captur\u00e9e \u00e0 al-Mada&rsquo;in et donn\u00e9e en mariage \u00e0 un noble arabe ait \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e par le fait que &lsquo;Uthm\u00e0n, un des fils du riche compagnon &lsquo;Abd al-Rahm\u00e0n b. &lsquo;Awf, avait pour m\u00e8re une certaine Ghazal bint Kisra, captur\u00e9e lors de la conqu\u00eate de la capitale sassanide par Sa&rsquo;d b. Abi Waqqas. Par ailleurs, certains rapports consign\u00e9s par les historiographes font \u00e9tat de la capture et la r\u00e9duction \u00e0 l&rsquo;esclavage d&rsquo;une descendante de Yazdagird III sous le califat d&rsquo;al-Walid b.&rsquo;Abd al-Malik (de 86\/705 \u00e0 97\/715).<\/p>\n<p>La jeune fille, saisie dans le Khurasan septentrional, aurait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9e au gouverneur Hajjaj b. Yusuf al-Thaqafi qui l&rsquo;aurait offerte au calife. Elle aurait donn\u00e9 naissance \u00e0 Yazid b. al-Walid dit al-Naqis ou encore Yazid III, et peut-\u00eatre aussi \u00e0 Ibrahim b. al-Walid. L&rsquo;insistance, quelque peu forc\u00e9e, sur l&rsquo;affranchissement de la princesse qui va jusqu&rsquo;\u00e0 choisir librement son \u00e9poux, en l&rsquo;occurrence al-Husayn b. &lsquo;Ali, est bien sur l\u00e0, comme on le verra, pour attirer la sympathie des Iraniens, mais elle est peut-\u00eatre aussi suscit\u00e9e par la pr\u00e9tention des Abbassides, au moins jusqu&rsquo;\u00e0 al-Mansur (calife de 137\/754 \u00e0 159\/775), de descendre d&rsquo;une lign\u00e9e ininterrompue de p\u00e8res et de m\u00e8res libres.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s ces d\u00e9tails formels, passons \u00e0 ce qui constitue le fond de la l\u00e9gende, telle qu&rsquo;elle appara\u00eet dans ses versions les plus r\u00e9currentes.<\/p>\n<p>Une princesse sassanide, d\u00e9positaire de la Lumi\u00e8re de Gloire des rois d&rsquo;Iran, arrive \u00e0 M\u00e9dine. D\u00e9fiant le calife &lsquo;Umar, soutenue par &lsquo;Ali et parlant en persan avec celui-ci, elle choisit al-Husayn b. &lsquo;Ali pour \u00e9poux pour donner naissance \u00e0 &lsquo;Ali Zayn al-&lsquo;Abidin et devenir ainsi \u00ab la M\u00e8re des imams \u00bb qui vont succ\u00e9der \u00e0 ce dernier.<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire est bien entendu fort charg\u00e9e sur les plans doctrinal, ethnique et politique. Elle est de tendance pro-shiite et pro-iranienne et ces deux composantes de la tendance sont pr\u00e9sent\u00e9es de mani\u00e8re \u00e0 ce qu&rsquo;elles soient indissociables. C&rsquo;est une caract\u00e9ristique fondamentale du r\u00e9cit qu&rsquo;il faut toujours avoir \u00e0 l&rsquo;esprit. Pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, on peut ajouter que dans son shiisme, l&rsquo;histoire rel\u00e8ve incontestablement du courant husaynide et que dans son iranisme, elle semble issue des milieux radicaux. Tout ceci r\u00e9sonne comme autant de d\u00e9fis \u00e0 une certaine \u00ab orthodoxie \u00bb sunnite arabo-centriste.<\/p>\n<p>Voyons les choses d&rsquo;un peu plus pr\u00e8s.<\/p>\n<p>La tradition de Shahrbanu est manifestement d&rsquo;ob\u00e9dience husaynide. Il est vrai que, par souci d&rsquo;un certain \u00e9quilibre et d&rsquo;un rapprochement encore plus solide entre shiites et Iraniens, bon nombre de versions mettent en sc\u00e8ne deux princesses iraniennes se mariant avec al-Hasan et al-Husayn, mais en m\u00eame temps, par une insistance constante, l&rsquo;\u00e9pouse d&rsquo;al-Husayn est pr\u00e9sent\u00e9e en tant que m\u00e8re des imams \u00e0 venir.<\/p>\n<p>Ibn Shahrashub fait pr\u00e9c\u00e9der l&rsquo;histoire de Shahrbanu par un assez long d\u00e9veloppement sur la l\u00e9gitimit\u00e9 de la lign\u00e9e husaynide des imams et par cons\u00e9quent l&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9 de celui des descendants d&rsquo;al-Hasan. Rappelons que la tradition aurait commenc\u00e9 \u00e0 circuler, dans ses diff\u00e9rentes variantes, \u00e0 partir du 3<sup>\u00e8me<\/sup>\/9<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, c&rsquo;est-\u00e0-dire seulement quelques d\u00e9cennies apr\u00e8s la r\u00e9volte des fr\u00e8res zaydites hasanides Muhammad b. &lsquo;Abdallah al-Nafs al-Zakiyya et Ibrahim, r\u00e9volte qui, en tr\u00e8s peu de temps, semble avoir suscit\u00e9 une grande sympathie, m\u00eame parmi les savants non-alides, aussi bien au Hijaz qu&rsquo;en Irak.<\/p>\n<p>Quelques d\u00e9cennies plus tard, juste apr\u00e8s l&rsquo;ex\u00e9cution d&rsquo;al-Amin en 198\/813, un autre r\u00e9volt\u00e9 hasanide zaydite, Ibn Tabataba avait \u00e9t\u00e9 proclam\u00e9 \u00ab al-Rida min al Muhammad \u00bb, en <em>jumada<\/em> II 199\/janvier 815 \u00e0 Bagdad m\u00eame, soutenu par le c\u00e9l\u00e8bre Abu al-Saraya, avant d&rsquo;\u00eatre tu\u00e9 un mois plus tard. L&rsquo;histoire de Shahrbanu viserait-elle, entre autres, \u00e0 contrecarrer la popularit\u00e9 des zaydites et\/ou des hasanides, en particulier dans les milieux shiites, iraniens et assimil\u00e9s ?<\/p>\n<p>Ensuite, d\u00e8s la version rapport\u00e9e par al-Saffar al-Qummi au 3<sup>\u00e8me<\/sup>\/9<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle et jusqu&rsquo;\u00e0 Ibn Rustam al-Tabari al-Saghir au 5<sup>\u00e8me<\/sup>\/11<sup>\u00e8me<\/sup> et al-Rawandi au 6<sup>\u00e8me<\/sup>\/12<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, la tradition met manifestement en avant deux \u00e9l\u00e9ments : la magnificence de la royaut\u00e9 (la Lumi\u00e8re \u00e9manant de la princesse, la noblesse de son rang, sa libert\u00e9 de choisir son \u00e9poux) et l&rsquo;importance de la langue persane (le dialogue avec &lsquo;Ali, langue bien connue de ce dernier, imam par excellence, et inconnue de &lsquo;Umar, adversaire par excellence du shiisme). Or, aux yeux d&rsquo;un certain nombre de lettr\u00e9s iraniens des premiers si\u00e8cles de l&rsquo;islam, ces deux notions pr\u00e9cis\u00e9ment sont les \u00e9l\u00e9ments constitutifs les plus importants de l&rsquo;identit\u00e9 iranienne.<\/p>\n<p>Il serait peut-\u00eatre anachronique de parler du \u00ab nationalisme \u00bb de ces lettr\u00e9s, mais il est tout aussi na\u00eff de nier chez ceux-ci l&rsquo;existence d&rsquo;un sentiment aigu, voire une conscience historique, de leur identit\u00e9 culturelle cristallis\u00e9e justement autour d&rsquo;une certaine perception de la royaut\u00e9 et de la langue persane. Pour expliquer son admiration pour l&rsquo;histoire de la nation iranienne et sa continuit\u00e9, al-Tabari parle de la succession ininterrompue des dynasties royales, depuis l&rsquo;origine des temps jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;islam.<\/p>\n<p>Dans ses <strong><em>al-Athar al-baqiya<\/em><\/strong>, Abu Rayhan al-Biruni (m. 440\/1048) discute le cas de certains iraniens qui esp\u00e9raient que les Bouyides seraient les agents de la restauration de la souverainet\u00e9 monarchique iranienne et de la religion des Mages. Il s&rsquo;\u00e9tonne en m\u00eame temps que des gens sens\u00e9s aient plac\u00e9 leur esp\u00e9rance dans des Daylamites qui ne parlent m\u00eame pas un bon persan au lieu de faire confiance (comme c&rsquo;est apparemment le cas d&rsquo;al-Biruni lui-m\u00eame) \u00e0 la dynastie abbasside, une dynastie issue du Khurasan et port\u00e9e au pouvoir par de vrais persans (<em>&lsquo;ajam<\/em>).<\/p>\n<p>L&rsquo;\u0153uvre de Miskawayh, et plus particuli\u00e8rement ses <strong><em>Tajarib al-umam<\/em><\/strong>, est parcourue de part en part de pr\u00e9sentation, de justification et d&rsquo;admiration de ces deux caract\u00e9ristiques de la culture iranienne et on comprend ais\u00e9ment que F. Rosenthal l&rsquo;ait appel\u00e9 \u00ab le philosophe nationaliste persan \u00bb.<\/p>\n<p>Il en est bien entendu de m\u00eame pour Ferdowsi de Tus dans son monumental <strong><em>Shah-Nameh<\/em><\/strong>. Le r\u00f4le exerc\u00e9 par ce genre de penseurs n&rsquo;est sans doute pas \u00e0 n\u00e9gliger dans la mesure o\u00f9 m\u00eame les dynasties non-iraniennes d&rsquo;Iran, comme les Ghaznawides, les Seljoukides ou les Ilkhanides, vont tr\u00e8s vite adopter le persan et faire remonter leur origine aux anciens rois d&rsquo;Iran plut\u00f4t qu&rsquo;aux saints musulmans.<\/p>\n<p>Depuis pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle, de nombreux chercheurs ont essay\u00e9 de montrer comment les penseurs iraniens, d\u00e8s la p\u00e9riode de formation de la culture musulmane, se sont per\u00e7us comme les h\u00e9ritiers d&rsquo;un pass\u00e9 culturel glorieux et de ce fait comme les principaux acteurs du dernier cha\u00eenon de l&rsquo;histoire du Salut, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;islam.<\/p>\n<p>Grignaschi et encore plus r\u00e9cemment G. H. de Fouch\u00e9cour, Sh. Shaked ou A. Tafazzoli ont magistralement montr\u00e9 comment ce que Gustave von Grunebaum appelle \u00ab The Persian Humanities \u00bb se cristallisent autour de la figure du \u00ab Roi \u00bb et la morale royale et sont transmises \u00e0 la culture islamique par la litt\u00e9rature des \u00ab Miroirs des Princes \u00bb. L&rsquo;\u00e9thique, la bonne mani\u00e8re, la courtoisie, la subtilit\u00e9 d&rsquo;esprit ou encore l&rsquo;humanisme, tout ce qui, selon les lettr\u00e9s iraniens, fait la finesse de la culture persane et sera d\u00e9sign\u00e9 par des termes comme <em>honar<\/em> ou <em>adab<\/em>, est v\u00e9hicul\u00e9 par cette litt\u00e9rature et essentiellement par la langue persane.<\/p>\n<p>Bien avant l&rsquo;autorisation du c\u00e9nacle des savants de la Transoxiane samanide de traduire le Coran en persan, la respectabilit\u00e9 voire la sacralit\u00e9 du persan est appuy\u00e9e au moins depuis la <em>fatwa<\/em> d&rsquo;Abu Hanifa (m. 150\/767), consign\u00e9e dans son <strong><em>al-Fiqh al-akbar<\/em><\/strong>, selon laquelle Les Noms, Attributs et Organes de Dieu peuvent \u00eatre dits en persan. Les d\u00e9fenseurs les plus rigoureux de cette identit\u00e9 culturelle iranienne, on le sait, furent les scribes ou secr\u00e9taires d&rsquo;\u00c9tat d&rsquo;origine iranienne de l&rsquo;\u00e9poque abbasside, les fameux <em>kuttab<\/em> dont Ibn al-Muqaffa&rsquo; (ex\u00e9cut\u00e9 vers 140\/757) reste la figure embl\u00e9matique.<\/p>\n<p>Dans le cadre de notre probl\u00e9matique, le <strong><em>Kitab dhamm akhlaq al-kuttab<\/em><\/strong> d&rsquo;al-Jahiz (m. 255\/869), qui se veut d\u00e9fenseur et champion de l&rsquo;orthodoxie religieuse et de l&rsquo;arabit\u00e9, s&rsquo;av\u00e8re particuli\u00e8rement \u00e9loquent.<\/p>\n<p>Dans un passage fort sardonique, al-Jahiz d\u00e9nonce l&rsquo;orientation pro-iranienne des secr\u00e9taires d&rsquo;\u00c9tat officiels et leur d\u00e9dain \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des traditions arabe et islamique : ils connaissent par c\u0153ur les maximes de Buzurjmihr, le Testament d&rsquo;Ardashir, les \u00e9p\u00eetres de &lsquo;Abd al-Gamid et l\u2019<strong><em>Adab<\/em><\/strong> d&rsquo;Ibn al-Muqaffa&rsquo;. Leurs livres de chevet sont le Livre de Mazdak et <strong><em>Kalila wa Dimna<\/em><\/strong>. Ils ne font que louer la politique d&rsquo;Ardashir Babakan, l&rsquo;administration d&rsquo;Anushiruwan et admirent la fa\u00e7on de gouverner des Sassanides. Ainsi ils se croient plus savants que &lsquo;Umar en affaires administratives, qu&rsquo;Ibn &lsquo;Abbas en ex\u00e9g\u00e8se coranique, que Mu&rsquo;adh b. Jabal dans la connaissance du licite et de l&rsquo;illicite, que &lsquo;Ali dans les jugements et les arbitrages. Ils ne lisent jamais r\u00e9guli\u00e8rement le Coran et ne consid\u00e8rent pas l&rsquo;ex\u00e9g\u00e8se, le droit ou l&rsquo;\u00e9tude des traditions comme des sciences fondamentales.<\/p>\n<p>En \u00e9voquant le milieu des <em>kuttab<\/em> iraniens, on pense in\u00e9vitablement \u00e0 la <em>Shu&rsquo;ubiyya<\/em> pro-iranienne dont al-Jahiz se veut pr\u00e9cis\u00e9ment le pourfendeur. Peut-on conclure que la tradition de Shahrbanu a vu le jour dans le milieu des scribes pro-shu&rsquo;ubi iraniens ? C&rsquo;est possible lorsque l&rsquo;on sait qu&rsquo;au 3<sup>\u00e8me<\/sup>\/9<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, le moment o\u00f9 la tradition commence \u00e0 circuler abondamment, la <em>Shu&rsquo;ubiyya<\/em> avait atteint son apog\u00e9e.<\/p>\n<p>Shiisme husaynide, opposition au shiisme zaydite, iranisme soutenu, intellectualisme iranien et mise au d\u00e9fi de l&rsquo;orthodoxie sunnite pro-arabe, tout cela \u00e9voque immanquablement, pour l&rsquo;historien des d\u00e9buts de l&rsquo;islam, l&rsquo;ambiance de la cour d&rsquo;al-Ma&rsquo;mun, \u00ab le Fils de la Persane \u00bb, \u00e0 Marw, dans le Khurasan, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque pr\u00e9cise o\u00f9 il d\u00e9signa l&rsquo;imam shiite de la lign\u00e9e husaynide &lsquo;Ali b. Musa al-Rida comme son h\u00e9ritier, en l&rsquo;an 200\/815. En effet, al-Ma&rsquo;mun semble avoir cherch\u00e9 \u00e0 ce moment \u00e0 r\u00e9tablir l&rsquo;alliance entre Abbassides, Alides et Persans, alliance qui, jadis, avait abouti \u00e0 la victoire de la <em>da &lsquo;wa hashimiyya<\/em>, jusqu&rsquo;\u00e0, sa rupture apr\u00e8s la prise de pouvoir par les Abbassides et l&rsquo;assassinat d&rsquo;Abu Muslim.<\/p>\n<p>\u00c0 cet \u00e9gard, la tradition rapport\u00e9e par Ibn Babuya dans ses <em><strong>&lsquo;Uyun<\/strong><\/em> me semble contenir, de mani\u00e8re implicite, quelques informations pr\u00e9cieuses (voir supra). D&rsquo;abord, il est possible que le grand traditionniste de Rayy ait recueilli cette tradition, comme beaucoup d&rsquo;autres du m\u00eame ouvrage, lors de son voyage au Khurasan d&rsquo;autant plus qu&rsquo;il la rapporte d&rsquo;un khurasanien appel\u00e9 Abu &lsquo;Ali al-Husayn b. Ahmad al-Bayhaqi, apparemment inconnu par ailleurs.<\/p>\n<p>Ensuite, dans le corps du hadith, il est dit que le propos a \u00e9t\u00e9 tenu par l&rsquo;imam al-Rida lorsqu&rsquo;il se trouvait au Khurasan, donc d\u00e9j\u00e0 d\u00e9sign\u00e9 par al-Ma&rsquo;mun comme prince h\u00e9ritier. L&rsquo;interlocuteur du huiti\u00e8me imam, on l&rsquo;a vu, est un certain Sahl b. al-Qasim al-Nushajani qui, \u00e0 ma connaissance, est inconnu des ouvrages biographiques et prosopographiques imamites. Cependant, quelques informations, fragmentaires il est vrai, sont fournies par d&rsquo;autres sources au sujet de la famille Nushajani.<\/p>\n<p>Le nom est clairement un patronymique en <em>-agan<\/em>, tr\u00e8s probablement sur Anosh \u00ab immortel \u00bb, lui-m\u00eame abr\u00e9g\u00e9 d&rsquo;un nom compos\u00e9 typique de l&rsquo;onomastique pehlevi ; Nushajani serait donc la forme arabis\u00e9e d&rsquo;Anoshagan. La famille des Nushajani semble avoir eu une fr\u00e9quentation constante des rois et de la cour sassanides. Leur anc\u00eatre aurait \u00e9t\u00e9 Nushajan, fils de Wahraz, le premier gouverneur iranien du Y\u00e9men, envoy\u00e9 sp\u00e9cial du roi Anushiruwan.<\/p>\n<p>Ibn Hisham et al-Jahiz font allusion aux liens solides qui unissaient la famille \u00e0 la cour sassanide, liens qui procuraient aux Nushajani une grande influence politique. Nous avons vu que selon le <strong><em>Ta &lsquo;rikh<\/em><\/strong> d&rsquo;al-Tabari, &lsquo;Abdallah b. &lsquo;Amir b. Kurayz offrit une des filles de la famille de Kisra, captur\u00e9e \u00e0 Sarakhs, \u00e0 un certain al-Nushajan.<\/p>\n<p>Si on se fie \u00e0 plusieurs rapports consign\u00e9s par Abu al-Faraj al-Isfahani dans ses <strong><em>Aghani<\/em><\/strong>, la famille para\u00eet avoir gard\u00e9 toute sa puissance m\u00eame apr\u00e8s l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;islam. Aussi bien sous le califat omeyyade que sous celui des Abbassides, les Nushajani auraient gard\u00e9 une grande partie de leurs immenses terres, leur fortune et leur influence.<\/p>\n<p>Cependant, quelques-uns de leurs palais seraient tomb\u00e9s en ruine, puisqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque abbasside, le po\u00e8te Muhammad b. Bashir chantait la nostalgie des palais en ruine des anc\u00eatres glorieux de la famille \u00e0 leurs descendants dans la superbe propri\u00e9t\u00e9 de ceux-ci, situ\u00e9e dans la Ja&rsquo;fariyya, la banlieue aristocratique de la capitale. Ahmad b. Sahl al-Nushajani, qui pourrait \u00eatre le fils du myst\u00e9rieux interlocuteur de l&rsquo;imam al-Rida dans notre hadith, avait suscit\u00e9 la jalousie du calife al-Mu&rsquo;tadid (califat de 279\/892 \u00e0 290\/902) par la splendeur de son train de vie et ses pouvoirs sur les plans social et politique.<\/p>\n<p>Al-Isfahani \u00e9crit que la propri\u00e9t\u00e9 bagdadienne des Nushajani \u00e9tait constamment remplie de po\u00e8tes, musiciens, chanteurs, mais aussi de lettr\u00e9s, de penseurs et de scribes (<em>kuttab<\/em>). La mention des <em>kuttab<\/em> ainsi que les longues et fortes relations de la famille avec les Sassanides font penser que leur demeure pouvait tr\u00e8s bien \u00eatre un lieu de r\u00e9union de la <em>Shu&rsquo;ubiyya<\/em> pro-iranienne.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, l&rsquo;indication d&rsquo;Ibn Shahrashub selon laquelle certains appelaient Shahrbanu Barra bint al-Nushajan (cf. le rapport d&rsquo;al-Tabari) appara\u00eet sous un \u00e9clairage inattendu. De m\u00eame il est remarquable que, dans ses <strong><em>Aghani<\/em><\/strong>, Abu al-Faraj al-Isfahani appelle souvent Abu al-Aswad al-Du&rsquo;ali : Zalim b. &lsquo;Amr al-Nushajani.<\/p>\n<p>Rappelons que c&rsquo;est \u00e0 Abu al-Aswad qu&rsquo;est attribu\u00e9, chez al-Kulayni et Ibn Shahrashub pour ne citer qu&rsquo;eux, le vers louant la noblesse du quatri\u00e8me imam, descendant de Hashim et de Kisra. Ainsi de nombreuses connexions lient diff\u00e9rents membres de la famille Nushajani (mazd\u00e9ens d&rsquo;origine ou de fait ?) d&rsquo;une part \u00e0 la cour et \u00e0 la noblesse sassanide et d&rsquo;autre part aux shiites husaynides. On peut donc raisonnablement penser qu&rsquo;il n&rsquo;est pas impossible que l&rsquo;histoire de Shahrbanu ait pris naissance dans leur entourage.<\/p>\n<p>Dans le hadith rapport\u00e9 par Ibn Babuya, on retrouve un membre de la famille Nushajani dans l&rsquo;entourage d&rsquo;al-Ma&rsquo;mun et de &lsquo;Ali b. Musa al-Rida \u00e0 Marw. Ce qui vient d&rsquo;\u00eatre dit rend la chose historiquement plausible. De m\u00eame, \u00e9tant donn\u00e9 le pass\u00e9 de la famille ainsi que sa position au sein du pouvoir sassanide, il ne serait pas illogique de voir derri\u00e8re les phrases ambigu\u00ebs du hadith (qui, comme on l&rsquo;a vu, font penser \u00e0 la notion iranienne de <em>khw\u00ebt\u00f4das<\/em>\/<em>khw\u00ebd\u00f4dah<\/em>) un shu&rsquo;ubisme pro-iranien plut\u00f4t radical que d&rsquo;autres versions semblent avoir cherch\u00e9 \u00e0 att\u00e9nuer.<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire de Shahrbanu aurait donc vu le jour dans l&rsquo;entourage shu&rsquo;ubi des Nushajani au sein de la cour d&rsquo;al-Ma&rsquo;mun au Khurasan. La derni\u00e8re phrase du hadith rapport\u00e9 par Ibn Babuya est, \u00e0 cet \u00e9gard, symptomatique : \u00ab Sahl b. al-Qasim (al-Nushajani) dit : \u00ab Il ne resta pas un seul Talibite (= alide husaynide ?) aupr\u00e8s de nous qui n&rsquo;eut copi\u00e9 ma version de ce hadith d&rsquo;al-Rida \u00bb<\/p>\n<p>II me semble possible d&rsquo;affiner encore davantage la datation de la gen\u00e8se de la tradition.<\/p>\n<p>Tout de suite apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9chec de la r\u00e9volte du hasanide Ibn Tabataba en 199\/815, deux husaynides, tous deux fils de Musa al-Kazim et demi-fr\u00e8res de &lsquo;Ali al-Rida, d\u00e9clench\u00e8rent des mouvements insurrectionnels contre les Abbassides de Bagdad : Zayd dit \u00ab al-Nar \u00bb (litt. \u00ab le feu \u00bb i. e. l&rsquo;incendiaire) \u00e0 Basra et Ibrahim dit \u00ab al-Jazzar \u00bb (le boucher) au Y\u00e9men.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 ce moment, en 200\/816, au Khurasan, qu&rsquo;al-Ma&rsquo;mun entame son grand mouvement de r\u00e9conciliation entre Alides et Abbassides, mouvement largement soutenu par un grand nombre d&rsquo;Iraniens. Les zaydites hasanides s&rsquo;\u00e9tant toujours montr\u00e9s trop agressifs, il choisira le rapprochement avec les husaynides de mani\u00e8re particuli\u00e8rement spectaculaire : non seulement il \u00e9pargnera les deux fils de Musa al-Kazim qui venaient d&rsquo;\u00eatre proclam\u00e9s anti-califes \u00e0 Basra et au Y\u00e9men, mais il va d\u00e9signer leur fr\u00e8re &lsquo;Ali qui avait su rester en dehors des r\u00e9voltes, le 2 <em>ramadan<\/em> 201\/24 mars 817, comme son propre successeur avec le titre d\u2019<em>al-Rida min al Muhammad<\/em>.<\/p>\n<p>La r\u00e9action des Abbassides de Bagdad, soutenue par une grande partie des <em>ahl al-sunna wa al-jama&rsquo;a<\/em>, ne se fit pas attendre. Les deux fils d&rsquo;al-Mahdi avaient pris la t\u00eate de l&rsquo;opposition contre al-Ma&rsquo;mun : al-Mansur b. al-Mahdi refusant d&rsquo;\u00eatre proclam\u00e9 calife, son demi-fr\u00e8re Ibrahim b. al-Mahdi accepta le titre le 28 <em>dhu al-hijja<\/em> 201\/17 juillet 81769. Or, al-Mansur \u00e9tait n\u00e9 d&rsquo;al-Buhturiyya, fille de Khorshid, dernier <em>isfahbadh<\/em> (haut officier militaire) dabuyide de Tabaristan et son demi-fr\u00e8re Ibrahim, n\u00e9 de Shakla, fille du dernier <em>masmughan<\/em> (grand pr\u00eatre zoroastrien) du district de Damawand.<\/p>\n<p>Les deux principaux opposants d&rsquo;al-Ma&rsquo;mun descendaient donc, du c\u00f4t\u00e9 maternel, de la tr\u00e8s haute noblesse iranienne. La noblesse arabe de leur ascendance paternelle ne faisait pas de doute non plus. On peut donc raisonnablement penser que dans l&rsquo;entourage d&rsquo;al-Ma&rsquo;mun on envisagea faire encore mieux pour ce qui concerne le successeur de ce dernier : &lsquo;Ali al-Rida, descendant de Hashim du c\u00f4t\u00e9 paternel, aura comme a\u00efeule une femme appartenant, non pas simplement \u00e0 la noblesse, mais \u00e0 rien de moins que la famille royale iranienne.<\/p>\n<p>Mais quelques mois plus tard, al-Ma&rsquo;mun commen\u00e7a sa politique de rapprochement avec l&rsquo;aristocratie abbasside de l&rsquo;Irak. Sa premi\u00e8re concession fut l&rsquo;annonce de son retour \u00e0 Bagdad et son d\u00e9part de Marw le 10 <em>rajab<\/em> 202\/22 janvier 818. C&rsquo;est lors de ce voyage que les deux obstacles majeurs \u00e0 ce rapprochement furent \u00e9limin\u00e9s : l&rsquo;Iranien al-Fadl b. Sahl, le 2 <em>sha&rsquo;ban<\/em> 202\/13 f\u00e9vrier 818 \u00e0 Sarakhs, et l&rsquo;imam husaynide &lsquo;Ali al-Rida, le 29 safar 203\/5 septembre 81 870.<\/p>\n<p>L&rsquo;histoire de Shahrbanu, ou tout au moins son noyau primitif, aurait par cons\u00e9quent vu le jour, autour de la famille shu&rsquo;ubite iranienne Nushajani dans l&rsquo;entourage d&rsquo;al-Ma&rsquo;mun, \u00e0 Marw, la capitale khurasanienne de ce dernier, entre mars 817 (proclamation de &lsquo;Ali al-Rida comme prince h\u00e9ritier), ou le mois de juillet de la m\u00eame ann\u00e9e (proclamation du califat d&rsquo;Ibrahim b. al-Mahdi \u00e0 Bagdad), et janvier 818 (date o\u00f9 al-Ma&rsquo;mun aurait abandonn\u00e9 sa politique pro-alide).<\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>3. Les traditions populaire et orale <\/strong><\/span><\/p>\n<p>\u00ab On ne sait jamais de quoi le pass\u00e9 sera fait demain. \u00bb<\/p>\n<p>Ce proverbe mongol illustre parfaitement le destin posthume de la figure de Shahrbanu en Iran, le pays dont elle est dite \u00eatre la Dame, ainsi que dans le shiisme dit populaire.<\/p>\n<p>Dans les traditions litt\u00e9raires, on l&rsquo;a vu, la princesse sassanide meurt soit au moment de la naissance de son fils Zayn al-&lsquo;Abidin, soit noy\u00e9e dans l&rsquo;Euphrate apr\u00e8s avoir assist\u00e9 au massacre des siens \u00e0 Karbala. La croyance populaire en a d\u00e9cid\u00e9 autrement. C&rsquo;est comme si ces genres de morts ne la satisfaisaient pas et qu&rsquo;elle cherchait \u00e0 trouver, pour sa princesse, une fin plus utile, plus glorieuse.<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude pionni\u00e8re consacr\u00e9e aux croyances populaires au sujet de Shahrbanu, Sayyid Ja&rsquo;far Shahidi pr\u00e9sente la version la plus r\u00e9currente de la l\u00e9gende orale de la fille de Yazdagird III, appel\u00e9e ici Bibi (Dame ; aussi grand-m\u00e8re) Shahrbanu : apr\u00e8s la journ\u00e9e de &lsquo;Ashura, Bibi Shahrbanu r\u00e9ussit \u00e0 s&rsquo;enfuir, comme l&rsquo;avait pr\u00e9dit son \u00e9poux, avec <em>Dhu al-janah<\/em>, le cheval de ce dernier.<\/p>\n<p>Poursuivie par ses terribles ennemis, elle arrive \u00e0 la montagne Tabarak \u00e0 Rayy, en Iran central. Traqu\u00e9e, \u00e0 bout de force, seule, elle invoque Dieu pour \u00eatre d\u00e9livr\u00e9e de ses assaillants ; mais, \u00e9tant persane, au lieu de dire <em>ya hu<\/em> (\u00ab \u00f4 Dieu ! \u00bb litt. \u00ab \u00f4 Lui \u00bb), elle se trompe et crie <em>ya kuh<\/em> (\u00ab \u00f4 montagne ! \u00bb). Alors, la roche s&rsquo;ouvre miraculeusement et offre refuge \u00e0 la princesse. Cependant, un pan de sa robe reste coinc\u00e9 lorsque la montagne se referme derri\u00e8re elle. Peu de temps apr\u00e8s, ses poursuivants ainsi que d&rsquo;autres gens retrouvent le tissu dans la roche, se rendent compte du miracle et d\u00e9couvre la saintet\u00e9 de Shahrbanu. L&rsquo;endroit deviendra le sanctuaire de la princesse, un lieu de p\u00e8lerinage, et va le rester jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours.<\/p>\n<p>Une histoire presque identique se trouve \u00e0 l&rsquo;origine du sanctuaire zoroastrien de Banu Pars (la Dame de la Perse), au nord-ouest de la plaine de Yazd, au sud de la bourgade de &lsquo;Aghda. On y retrouve la fille de Yazdagird III (appel\u00e9e ici Khatun Banu), la fuite et la poursuite des Arabes, la d\u00e9tresse de la princesse et son invocation, le miracle de la montagne qui s&rsquo;ouvre et se referme derri\u00e8re la jeune fille, jusqu&rsquo;au bout de tissu coinc\u00e9 dans la roche.<\/p>\n<p>D&rsquo;une mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, des th\u00e8mes tels que la fuite de nobles iraniens ou iraniennes, et souvent des membres de la famille royale, devant les envahisseurs arabes et leur sauvetage miraculeux par Dieu gr\u00e2ce aux \u00e9l\u00e9ments de la nature, se trouvent fr\u00e9quemment dans les l\u00e9gendes de fondation des sanctuaires zoroastriens d&rsquo;Iran central et m\u00e9ridional.<\/p>\n<p>D&rsquo;apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9tude de S. J. Shahidi, les mentions du sanctuaire de Rayy commencent \u00e0 devenir fr\u00e9quentes dans les sources d&rsquo;\u00e9poque safawide. C&rsquo;est apparemment peu de temps avant cette \u00e9poque que ce qui \u00e9tait peut-\u00eatre un lieu de p\u00e8lerinage (<em>mazar<\/em>) va devenir la tombe (<em>maqbara<\/em>, <em>marqad<\/em>) de Shahrbanu.<\/p>\n<p>En effet, aussi bien Shahidi que Hosayn Kariman, dans sa monographie classique consacr\u00e9e \u00e0 la vieille cit\u00e9 de Rayy, citant les travaux arch\u00e9ologiques de Sayyid Mohammad Taqi Mostafavi, datent la partie la plus ancienne du sanctuaire du 9<sup>\u00e8me<\/sup>\/15<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, peu de temps avant l&rsquo;\u00e8re safawide. Effectivement, ni Abu Dulaf, dans sa description de la montagne Tabarak de Rayy dans les ann\u00e9es 330\/940, ni al-Qazwini, au 6<sup>\u00e8me<\/sup>\/12<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, dans l&rsquo;\u00e9num\u00e9ration assez d\u00e9taill\u00e9e qu&rsquo;il donne des monuments saints de Rayy dans son <strong><em>Kitab al-naqd<\/em><\/strong>, ne disent rien, ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre, au sujet du sanctuaire de Shahrbanu.<\/p>\n<p>Ce qui montre que presque ind\u00e9pendamment de l&rsquo;\u00e9volution et des d\u00e9veloppements de la tradition litt\u00e9raire, la tradition orale se d\u00e9veloppe et atteint sa maturit\u00e9 vers les 9<sup>\u00e8me<\/sup>-10<sup>\u00e8me<\/sup>\/15<sup>\u00e8me<\/sup>-16<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cles. Rien qu&rsquo;il soit apparemment impossible de dater avec pr\u00e9cision les l\u00e9gendes zoroastriennes qui viennent d&rsquo;\u00eatre \u00e9voqu\u00e9es, il semble cependant qu\u2019elles remonteraient \u00e0 une \u00e9poque plus ancienne.<\/p>\n<p>Il est donc probable qu&rsquo;elles aient \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine de la l\u00e9gende de fondation du sanctuaire de Bibi Shahrbanu \u00e0 Rayy. Par ailleurs, la pr\u00e9sence d&rsquo;une antique \u00ab tour de silence \u00bb (<em>dakhma<\/em>) zoroastrienne sur la m\u00eame montagne Tabarak, un peu plus au nord, corroborerait \u00e9galement l&rsquo;existence de liens entre le sanctuaire de Shahrbanu et le zoroastrisme iranien.<\/p>\n<p>La figure de Shahrbanu et son sanctuaire semblent en effet constituer en quelque sorte les prolongements d&rsquo;antiques croyances mazd\u00e9ennes. Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s S. J. Shahidi, Mohammad Ebrahim Bastani Parizi, autre savant iranien, s&rsquo;int\u00e9ressa de nouveau \u00e0 Bibi Shahrbanu dans le cadre de ses nombreuses \u00e9tudes sur les toponymes iraniens comportant des termes signifiant \u00ab Femme \u00bb, \u00ab Dame \u00bb, \u00ab Princesse \u00bb, \u00ab Demoiselle \u00bb, etc.<\/p>\n<p>Par des recherches extr\u00eamement fouill\u00e9es, aussi bien dans les donn\u00e9es arch\u00e9ologiques et les sources \u00e9crites que dans les l\u00e9gendes folkloriques et les croyances populaires, Bastani Parizi \u00e9tablit, de mani\u00e8re convaincante, que dans la quasi-totalit\u00e9 des cas, les endroits portant ce genre de noms abritaient, dans un pass\u00e9 plus ou moins lointain, un temple et\/ou un culte d&rsquo;Anahita\/Anahid\/Ab Nahid\/Nahid, la d\u00e9esse, extr\u00eamement populaire, des eaux et de la f\u00e9condit\u00e9 : Ardvisur Anahid du panth\u00e9on zoroastrien. Il est int\u00e9ressant de noter qu&rsquo;Anahid semble avoir \u00e9t\u00e9 la d\u00e9esse patronne des Sassanides.<\/p>\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, mettant largement \u00e0 contribution les \u00e9tudes de S. J. Shahidi et M. E. Bastani Parizi, Mary Boyce est arriv\u00e9e aux m\u00eames conclusions que ce dernier, \u00e0 travers une comparaison document\u00e9e entre les l\u00e9gendes de fondation des sanctuaires de Shahrbanu et de Banu Pars. Le titre \u00ab Banu \u00bb (la Dame) est le titre antique d&rsquo;Anahid. D\u00e8s l&rsquo;<strong><em>Avesta<\/em><\/strong>, la d\u00e9esse est appel\u00e9e <em>Aredvisura banu<\/em>. Dans les documents en pehlevi aussi, les titres <em>banu<\/em> ou <em>aban banu<\/em> (la Dame des Eaux) sont accol\u00e9s \u00e0 Anahid, Ardvisur ou Ardvisur Amshasfand.<\/p>\n<p>Boyce, qui cite et exploite toutes ces r\u00e9f\u00e9rences, fait \u00e9galement allusion aux inscription d&rsquo;Istakhr et de Paikuli o\u00f9 Anahid est appel\u00e9e la Dame. Bien qu&rsquo;aucune trace de monument pr\u00e9islamique n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9e \u00e0 Bibi Shahrbanu, M. Boyce, citant l&rsquo;Histoire d&rsquo;H\u00e9rodote \u00e0 l&rsquo;appui, pense qu&rsquo;une simple roche, \u00e0 proximit\u00e9 d&rsquo;une source d&rsquo;eau naturelle (ce qui est le cas de Bibi Shahrbanu), pouvait servir de temple au culte d&rsquo;Anahid. Elle va jusqu&rsquo;\u00e0 penser que les titres port\u00e9s par la princesse sassanide dans les textes shiites, la Dame du Pays (i. e. le Pays d&rsquo;Iran) (Shahrbanu), le Souverain des Femmes (Shah-e zanan) ou encore la Dame de l&rsquo;Univers (Jahan banu) auraient tr\u00e8s bien pu \u00eatre port\u00e9s par Anahid avant l&rsquo;islamisation du site. Ce qui corrobore encore l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;une continuit\u00e9 entre Anahid, d\u00e9esse des eaux et de la fertilit\u00e9, et Shahrbanu, m\u00e8re des imams, c&rsquo;est que dans bon nombre de versions populaires de l&rsquo;histoire de la princesse, celle-ci est appel\u00e9e aussi Hayat Banu, la Dame de la Vie ; la relation entre la vie, l&rsquo;eau et la fertilit\u00e9 \u00e9tant bien entendu \u00e9vidente.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la visite du sanctuaire de Rayy est exclusivement r\u00e9serv\u00e9e aux femmes (et dans de rares occasions aux hommes <em>sayyids<\/em>, donc des descendants, ou pr\u00e9sum\u00e9s tels, des imams consid\u00e9r\u00e9s comme les \u00ab fils \u00bb de Shahrbanu) ; or, ce sont surtout les femmes st\u00e9riles qui s&rsquo;y rendent pour demander \u00e0 la Dame du Pays gu\u00e9rison et f\u00e9condit\u00e9, et ce depuis les temps anciens.<\/p>\n<p>Le choix de Rayy, \u00e0 part les raisons invoqu\u00e9es par M. E. Bastani Parizi et M. Boyce, \u00e0 savoir l&rsquo;existence pr\u00e9alable d&rsquo;un sanctuaire d&rsquo;Anahid, peut \u00e9galement s&rsquo;expliquer par le fait que ce fut de Rayy, qu&rsquo;en 20\/641, Yazdagird III lan\u00e7a, \u00e0 son peuple, son dernier appel \u00e0 la r\u00e9sistance devant les troupes musulmanes avant de s&rsquo;enfuir vers le Khurasan et que la ville bien que presque enti\u00e8rement peupl\u00e9e d&rsquo;Iraniens, puisque comptant un nombre insignifiant d&rsquo;Arabes, a pourtant toujours \u00e9t\u00e9 un des bastions les plus importants de toutes formes du shiisme (zaydisme, isma\u00e9lisme, qarmatisme et bien entendu imamisme) et ce jusqu&rsquo;au 6<sup>\u00e8me<\/sup>\/12<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Enfin, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque d&rsquo;al-Ma&rsquo;mun, les traditions religieuses iraniennes pr\u00e9islamiques auraient encore \u00e9t\u00e9 vivantes \u00e0 Rayy puisque la ville semble avoir abrit\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque une communaut\u00e9 manich\u00e9enne encore en activit\u00e9. La popularit\u00e9 de Shahrbanu se r\u00e9v\u00e8le aussi par sa forte pr\u00e9sence dans le th\u00e9\u00e2tre shiite persan, la <em>ta&rsquo;ziya<\/em>.<\/p>\n<p>Dans leur catalogue des pi\u00e8ces de <em>ta&rsquo;ziya<\/em> de la collection Cerulli de la Biblioth\u00e8que Vaticane, Ettore Rossi et Alessio Bombaci ont r\u00e9pertori\u00e9 plus de trente pi\u00e8ces o\u00f9 intervient Shahrbanu, parfois appel\u00e9e Shah-e zanan. Dans la grande majorit\u00e9 des cas, la sc\u00e8ne se passe au jour de Karbala&rsquo; et la pi\u00e8ce d\u00e9crit le deuil et le courage de l&rsquo;\u00e9pouse de l&rsquo;imam al-Husayn. L&rsquo;histoire de la captivit\u00e9 de la fille du roi d&rsquo;Iran, de son entretien avec &lsquo;Ali et de son mariage avec al-Husayn constitue la trame de quelques pi\u00e8ces (nos 30-424-429-461-579-948 et 1000). Enfin, la fuite de Shahrbanu \u00e0 Rayy et le miracle de la montagne sont les sujets de deux pi\u00e8ces (nos 466 &#8211; sur l&rsquo;occultation de la princesse &#8211; et 945). Dans presque toutes ces pi\u00e8ces, la sympathie pour l&rsquo;Iran et son pass\u00e9 sont ais\u00e9ment perceptibles.<\/p>\n<p>La convergence entre l&rsquo;Iran pr\u00e9islamique et le shiisme imamite \u00e0 travers la figure de Shahrbanu est \u00e9galement sensible dans quelques rituels populaires consacr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9pouse du troisi\u00e8me imam. Les sacrifices offerts \u00e0 Bibi Shahrbanu, moutons, b\u0153ufs ou chevaux, sont identiques \u00e0 ceux offerts \u00e0 Banu Pars\/Anahid de &lsquo;Aghda de Yazd.<\/p>\n<p>La principale offrande rituelle du sanctuaire de Rayy est un bol d&rsquo;eau, \u00e9l\u00e9ment dont Anahid est la d\u00e9esse. Dans certaines r\u00e9gions du Khurasan iranien, parmi les rituels de deuil qui marquent les dix premiers jours du mois de muharram en comm\u00e9moration de la mort des martyrs de Karbala, les \u00e9l\u00e9gies d\u00e9di\u00e9es \u00e0 Shahrbanu occupent une place privil\u00e9gi\u00e9e. Les processions chantant ces \u00e9l\u00e9gies passent toujours par un cimeti\u00e8re zoroastrien sinon, croient les gens, les villages seront victimes de s\u00e9cheresse ou au contraire d&rsquo;inondations, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans les deux cas des fl\u00e9aux en rapport avec l&rsquo;eau. Je connais personnellement quelques zoroastriennes de la r\u00e9gion de Kirman qui se rendent r\u00e9guli\u00e8rement en p\u00e8lerinage au sanctuaire de Shahrbanu \u00e0 Rayy. Elles ne constituent certainement pas des cas isol\u00e9s.<\/p>\n<p>Il est vrai qu&rsquo;il suffit d&rsquo;un voile pour qu&rsquo;elles s&rsquo;int\u00e8grent ais\u00e9ment dans la masse des visiteuses musulmanes. Bien qu&rsquo;elles ne l&rsquo;aient pas dit explicitement, il semble parfaitement plausible qu&rsquo;elles y aillent pour rendre secr\u00e8tement un culte \u00e0 leur populaire Dame Anahid.<\/p>\n<p>Comme l&rsquo;\u00e9crit pertinemment Jacqueline Chabbi : \u00ab pour survivre dans un pr\u00e9sent qui le nie, le pass\u00e9 doit avancer masqu\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>4. Conclusion : entre l&rsquo;Iran pr\u00e9islamique et l&rsquo;islam shiite<\/strong><\/span><\/p>\n<p>La figure de Shahrbanu prend place au sein d&rsquo;un r\u00e9seau complexe de relations entre Iraniens et shiites. Ces relations s&rsquo;inscrivent naturellement dans le cadre plus large de l&rsquo;attitude des Iraniens \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;islam et les autorit\u00e9s qui le repr\u00e9sentaient au cours des premiers si\u00e8cles de l&rsquo;h\u00e9gire.<\/p>\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne a \u00e9t\u00e9 assez amplement \u00e9tudi\u00e9 dans ses multiples aspects.<\/p>\n<p>On pourrait dire que cette attitude s&rsquo;est d\u00e9clin\u00e9e selon trois modalit\u00e9s dont chacune est parcourue bien entendu par de nombreux courants : d&rsquo;abord une attitude violente et radicale allant parfois jusqu&rsquo;au rejet pur et simple ; que l&rsquo;on pense par exemple \u00e0 la convergence politique qui lia Alides kaysanites et nobles iraniens lors de la r\u00e9volte de Mukhtar d\u00e8s l&rsquo;an 66\/685, aux r\u00e9voltes khurramites, plus particuli\u00e8rement du zoroastrien Sunbadh \u00e0 Rayy (vers 138\/756) dont l&rsquo;arm\u00e9e semble avoir \u00e9t\u00e9 compos\u00e9e de n\u00e9omazdakites, de zoroastriens et de shiites ou celle de Babak en Adharbayjan (de 201 \u00e0 223\/816-38) qui cherchait sans doute \u00e0 abattre l&rsquo;islam pour restaurer la religion des Mages et la royaut\u00e9 perse, ou encore aux shiites qarmates d&rsquo;Abu Tahir al-Jannabi qui, en 319\/931, pass\u00e8rent le pouvoir \u00e0 un jeune persan d&rsquo;Isfahan qui, selon des proph\u00e9ties attribu\u00e9es \u00e0 Zoroastre et \u00e0 Jamasp, devait \u00eatre le Mahdi et l&rsquo;agent de restauration du r\u00e8gne des Mages ou enfin \u00e0 certains libres penseurs, dont certains Iraniens d&rsquo;origine, qui, selon les h\u00e9r\u00e9siographes, cachaient souvent leur manich\u00e9isme et leur iranisme parfois radical, sous le voile de \u00ab l&rsquo;h\u00e9r\u00e9sie \u00bb shiite.<\/p>\n<p>Une seconde cat\u00e9gorie d&rsquo;Iraniens compos\u00e9s surtout d&rsquo;intellectuels, de lettr\u00e9s et de penseurs semble avoir pris inconditionnellement fait et cause pour la nouvelle religion et m\u00eame la langue de celle-ci au point d&rsquo;en devenir les repr\u00e9sentants les plus significatifs. En effet, jusqu&rsquo;\u00e0 preuve du contraire, aucune iranit\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9e n&rsquo;est perceptible dans l&rsquo;\u0153uvre des personnalit\u00e9s comme al-Bukhari, Muslim, Ibn Majja, al-Tirmidhi, al-Nasa&rsquo;i ou encore Sibawayh, al-Hasan al-Basri et Ibn Qutayba.<\/p>\n<p>Enfin, dans une troisi\u00e8me cat\u00e9gorie, o\u00f9 se c\u00f4toient intellectuels et hommes politiques, lettr\u00e9s et activistes, o\u00f9 de nombreuses tendances coexistent ou parfois se heurtent, de la plus mod\u00e9r\u00e9e \u00e0 la plus radicale avec un large spectre entre les deux, les acteurs semblent \u00eatre des musulmans convaincus avec, simultan\u00e9ment, un fort sentiment identitaire iranien, c&rsquo;est-\u00e0-dire le sentiment, voire la conscience historique d&rsquo;appartenance \u00e0 une haute culture et \u00e0 une antique civilisation.<\/p>\n<p>D&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, au sein de cette troisi\u00e8me cat\u00e9gorie, cette double conviction aurait conduit les Iraniens \u00e0 distiller secr\u00e8tement les \u00e9l\u00e9ments appartenant \u00e0 la culture iranienne ancienne dans la nouvelle religion ; autrement dit \u00ab islamiser \u00bb certains traits appartenant \u00e0 la civilisation et \u00e0 la religiosit\u00e9 de l&rsquo;Iran pr\u00e9islamique. Ces gens semblent avoir \u00e9t\u00e9 persuad\u00e9s de sauver ainsi de la perte, non seulement certains traits jug\u00e9s essentiels de la culture iranienne, mais aussi l&rsquo;islam en lui fournissant des facteurs fondamentaux qui feraient de lui une religion universelle et une v\u00e9ritable civilisation. Cela aurait \u00e9t\u00e9 la position de la majeure partie de la <em>Shu&rsquo;ubiyya<\/em> pro-iranienne.<\/p>\n<p>Ici, il ne s&rsquo;agit plus de menacer la permanence de l&rsquo;Empire islamique mais plut\u00f4t de lutter pour son orientation future. Ce n&rsquo;est pas la destruction de l&rsquo;\u00c9tat qui est vis\u00e9e mais le remodelage de ses institutions, ses valeurs politiques et sociales, ses structures de pens\u00e9e, en un mot tout ce qui contribue \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de sa culture. \u00c0 cause de nombreux et \u00e9vidents points de convergence et de l&rsquo;avis de quelques grands sp\u00e9cialistes, le shiisme, dans ses diff\u00e9rentes formes, constituait un des terrains les plus favorables pour cette cat\u00e9gorie d&rsquo;Iraniens. Selon toute vraisemblance, le milieu irano-shiite shu&rsquo;ubite o\u00f9 s&rsquo;\u00e9tait \u00e9clos la tradition de Shahrbanu appartenait \u00e0 cette troisi\u00e8me cat\u00e9gorie.<\/p>\n<p>Les relations entre la culture de l&rsquo;Iran pr\u00e9islamique et l&rsquo;islam en g\u00e9n\u00e9ral ainsi que les convergences voire les connivences politiques entre shiites et iraniens, on l&rsquo;a vu, ont \u00e9t\u00e9 assez largement \u00e9tudi\u00e9es ; par contre les connexions d&rsquo;ordre doctrinal et religieux entre les religions iraniennes anciennes et le shiisme imamite constituent un champ de recherche qui demeure encore presque compl\u00e8tement inexplor\u00e9.<\/p>\n<p>Dans un ensemble de mat\u00e9riaux complexes et touffus, la tradition de Shahrbanu fait partie de ces facteurs qui relient l\u2019imamisme \u00e0 l&rsquo;Iran ancien et servent, par l\u00e0-m\u00eame, \u00e0 r\u00e9habiliter la culture iranienne ant\u00e9islamique.<\/p>\n<p>Contentons-nous de quelques exemples particuli\u00e8rement significatifs de ces facteurs : la tradition selon laquelle le Livre c\u00e9leste de Zoroastre comprenait 12 000 volumes contenant la totalit\u00e9 de la Science et &lsquo;Ali pr\u00e9sent\u00e9 comme le connaisseur par excellence de ce Livre ; la tradition louant la justice des rois iraniens et en particulier celle d&rsquo;Anushiruwan, pendant le r\u00e8gne duquel naquit le Proph\u00e8te ; la figure embl\u00e9matique de Salman le Perse, comme sage iranien, musulman mod\u00e8le et arch\u00e9type de l&rsquo;initi\u00e9 shiite ; la glorification des deux plus grandes f\u00eates iraniennes de Nowruz et de Mihrigan dans des hadiths remontant aux imams ; les rituels de deuil d&rsquo;al-Husayn comme prolongement des rituels fun\u00e9raires antiques pratiqu\u00e9s pour le h\u00e9ros iranien Siyavash, etc.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, et lorsque l&rsquo;on conna\u00eet l&rsquo;importance fondamentale de la filiation et le culte de la parent\u00e9 dans le shiisme, et ce d\u00e8s les temps les plus anciens, la figure de Shahrbanu acquiert une importance centrale. Au 9<sup>\u00e8me<\/sup>\/15<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, le g\u00e9n\u00e9alogiste Ibn &lsquo;Inaba \u00e9crit que de nombreux shiites husaynides et m\u00eame certains sunnites ( ? <em>al-&lsquo;awamm<\/em>) tirent gloire du fait que &lsquo;Ali b. al-Husayn r\u00e9unit en sa personne la proph\u00e9tie [<em>al-nubuwwa<\/em>, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;ascendance muhammadienne) et la royaut\u00e9 (<em>al-mulk<\/em>, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;ascendance sassanide).<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9alogiste semble viser l\u00e0 les Iraniens, principalement des shiites husaynides mais apparemment aussi des non-shiites. Il para\u00eet en effet significatif que pendant plusieurs si\u00e8cles, \u00e0 quelques rares exceptions pr\u00e8s, tous les auteurs qui ont rapport\u00e9 les principales versions de l&rsquo;histoire de Shahrbanu, ont \u00e9t\u00e9 des Iraniens ou des imamites iranis\u00e9s : Saffar, Nawbakhti, Ash&rsquo;ari Qummi, Kulayni, Ibn Babuya, Kay K\u00e2wus b. Iskandar b.Qabus, Ibn Rustam Tabari, Rawandi, Ibn Shahrashub etc.<\/p>\n<p>Ajoutant la Lumi\u00e8re de Gloire royale \u00e0 celle de la <em>walaya<\/em> issue de Muhammad et de &lsquo;Ali, Shahrbanu apporte une double l\u00e9gitimit\u00e9 shiite et iranienne \u00e0 ses fils, les imams de la lign\u00e9e husaynide, ainsi que la double noblesse qurayshite et sassanide.<\/p>\n<p>Elle devient ainsi le cha\u00eenon principal du lien qui unit l&rsquo;Iran pr\u00e9islamique \u00e0 l&rsquo;imamisme. Plus tard, une tentative analogue sera faite au sujet de la m\u00e8re du douzi\u00e8me imam, le Mahdi imamite, pr\u00e9sent\u00e9e, selon certaines versions, comme \u00e9tant la petite-fille de l&rsquo;Empereur de Byzance, lui-m\u00eame descendant de l&rsquo;ap\u00f4tre Simon. Ainsi le Messie imamite r\u00e9unirait en lui d&rsquo;une part les Lumi\u00e8res de l&rsquo;islam, du mazd\u00e9isme et du christianisme et d&rsquo;autre part les noblesses arabe, persane et byzantine.<\/p>\n<p>La tentative resta sans lendemain et la tradition n&rsquo;eut aucune popularit\u00e9, sans doute parce qu&rsquo;aux yeux des shiites imamites l&rsquo;importance de Byzance n&rsquo;\u00e9tait pas comparable \u00e0 celle d&rsquo;Iran.<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Une version plus d\u00e9velopp\u00e9e de cet article a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans Jerusalem Studies in Arabic and Islam 27, 2002, n\u00b0 sp\u00e9cial \u00ab From Jahiliyya to Islam \u00bb, volume d&rsquo;hommages au savant iranisant Shaul Skaked, p. 487-549. [Le titre du pr\u00e9sent article a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9 et son contenu a fait l&rsquo;objet d&rsquo;une reproduction libre de l&rsquo;original disponible sur Pers\u00e9e. Titre original : <em>Shahrb\u0101n\u016b, princesse sassanide et \u00e9pouse de l&rsquo;imam Husayn. De l&rsquo;Iran pr\u00e9islamique \u00e0 l&rsquo;islam shiite<\/em>]<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Ali Peiravi dans sa traduction anglaise des <strong><em>\u2018Uyun<\/em><\/strong> (p. 266-8) : \u00ab Une des esclaves s\u2019occupa de l\u2019\u00e9lever (\u2018Ali b. al-Husayn) (tandis qu\u2019une autre l\u2019allaita). L\u2019imam devint adulte et ne connut nulle autre personne que celle-ci comme sa m\u00e8re. Plus tard, il d\u00e9couvrit qu\u2019elle n\u2019avait fait que prendre soin de lui. Les gens la consid\u00e9raient comme sa m\u00e8re. Quand il (\u2018Ali b. al-Husayn) se maria \u00e0 elle, ils ont pens\u00e9 qu\u2019il s\u2019\u00e9tait mari\u00e9 \u00e0 sa propre m\u00e8re. \u00c0 Dieu ne plaise ! Cela ne s\u2019est pas pass\u00e9 de cette mani\u00e8re. Cette femme vivait dans la maison de \u2018Ali b. al-Husayn. Un jour, alors que \u2018Ali b. al-Husayn avait fini de faire l&rsquo;amour \u00e0 une de ses femmes et qu\u2019il \u00e9tait en train de sortir de la chambre pour accomplir les ablutions rituelles, cette esclave l\u2019a crois\u00e9. Il lui demanda : \u2018\u2019Si tu veux \u00e9galement te marier, crains Dieu et fais-m\u2019en part.\u2019\u2019\u00a0 Elle lui r\u00e9pondit : \u2018\u2019Oui\u2019\u2019. Puis, l\u2019imam se maria \u00e9galement \u00e0 elle. \u00c9tant donn\u00e9 que les gens la consid\u00e9raient comme sa m\u00e8re, ils ont propag\u00e9 des rumeurs sur le fait que \u2018Ali b. al-Husayn s\u2019\u00e9tait mari\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re. \u00bb<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"padding-left: 40px;\"><strong>Biographie de l&rsquo;auteur<\/strong><\/p>\n<p>Dr. Mohammad Ali Amir-Moezzi, n\u00e9 le 26 janvier 1956 \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran, est un universitaire, historien et islamologue fran\u00e7ais, sp\u00e9cialiste du chiisme. Dipl\u00f4m\u00e9 de l\u2019Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) et docteur d&rsquo;\u00c9tat en islamologie de l&rsquo;\u00c9cole pratique des hautes \u00e9tudes (EPHE) et de l&rsquo;universit\u00e9 Sorbonne-Nouvelle, il occupe, \u00e0 l&rsquo;\u00c9cole pratique des hautes \u00e9tudes, le poste de directeur d&rsquo;\u00e9tude en islamologie classique, jadis d\u00e9tenu par Louis Massignon, Henry Corbin et Daniel Gimaret. Sa direction d&rsquo;\u00e9tudes intitul\u00e9e \u00ab Ex\u00e9g\u00e8se et th\u00e9ologie de l\u2019islam shi\u2019ite \u00bb est la seule consacr\u00e9e au chiisme dans le monde acad\u00e9mique occidental.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Source : Comptes rendus des s\u00e9ances de l&rsquo;Acad\u00e9mie des Inscriptions et Belles-Lettres Ann\u00e9e 2002 146-1 pp. 255-285 R\u00e9sum\u00e9 de l&rsquo;article : Pour les shiites ainsi que pour une bonne partie des sunnites, le troisi\u00e8me imam al-Husayn b. Ali b. Abi Talib (tu\u00e9 \u00e0 Karbala en 61\/680) \u00e9pousa, entre autres, la fille de Yazdagird III, dernier [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[],"class_list":["post-427","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles-publies"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/427","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=427"}],"version-history":[{"count":22,"href":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/427\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":728,"href":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/427\/revisions\/728"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=427"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=427"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/editionsavicenne.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=427"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}